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La nuit, Nasser-Edine Boucheqif (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 11.01.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La nuit, Nasser-Edine Boucheqif, éd. Al Mawkib Al Adabi, Maroc, 2017

La nuit, Nasser-Edine Boucheqif (par Didier Ayres)

 

Nuit mystérieuse

Je me fais l’écho d’un livre paru en 2017, parce que parmi les livres que je lis il représente une voix singulière, une sorte de voix de la nuit, du reste plus une nuit physique que mystique. Cependant, le mystère de la nuit de l’auteur me reste énigmatique. Je n’ai pas percé le secret du livre, ce qui en un sens est signe de richesse et de profondeur. Ainsi, la nuit ici est pensée comme une nuit d’insomnie, une nuit qui viendrait buter sur l’éveil, un éveil du petit matin, un éveil du rêve, un éveil du cauchemar brûlant au milieu du sommeil.

La révélation est peut-être là, dans la question du sommeil, dans l’intrigue de dormir, sachant que dormir est sujet à fables, à récits, et que la manière de s’endormir prête au dormeur plusieurs questions renouvelées par le cycle de la léthargie, de l’appesantissement charnel de l’obscurité. La nuit se constitue dès lors comme moment défini par ce qui lui fait limite, finalité, comme le blanc s’oppose au noir, la forêt à la clairière, l’ombre comme fin de la lumière, crépuscule qui découpe le jour.

Éveille-toi

il y a une multitude d’oiseaux

bigarrés

éveille-moi pour voir ces

lumières

resplendissantes toujours

fidèles

augurales comme aux temps des mages

Chaldéens

comme au temps de Qais et

Leila…

à les regarder je ne me sens plus de ce monde

éphémère.

 

Et le demi-sommeil, cette demi-acuité, cet entre-deux de l’ombre où plongent minuit et son insomnie, n’empêchent nullement de se préoccuper du monde, et bien plus, permettent de faire écho au tremblement des faits humains, tel que le définit très clairement Édouard Glissant. Donc, dormir, rêver, faire un cauchemar alors que la réalité confine elle-même au cauchemar, n’est pas une position individualiste ni égoïste. C’est plutôt une manière de vivre le monde et sa nature nerveuse, de faire face aux événements mais depuis le for intérieur, de ployer comme chacun sous le poids de l’univers, sorte d’Atlas angoissé et nocturne.

 

La nuit est entrée

ils arrivent

affluent de partout

les masques de l’épouvante

poussent

marchent comme de vulgaires hélices

pour ne pas tomber.

Vois-tu

on massacre nos rêves.

 

En somme le poète est toujours à l’écoute de la vie, de ce qui fait parfois la douleur des autres, leur drame. Et ainsi, il fait face à sa propre schize, à la coupure nécessaire à la création d’une voix poétique. L’univers de N-E Boucheqif laisse une impression de menace, l’impression martiale d’une vie nocturne habitée des humains et de leur souffrance. Il est donc utile de parcourir avec l’auteur sa propre part de mystère.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.