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Chroniques régulières

Journal d’un dernier francophone imaginaire, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 05 Avril 2016. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

« Je voulais te parler, cher Astérix, de ta langue et t’expliquer qu’elle a une histoire clandestine que tu ne connais pas, et des enfants nègres, mais je ne peux pas le faire sans parler de moi et de ce que j’ai découvert lorsque tu es parti avant ma naissance, en me laissant une poignée de lettres dans la bouche et un tas de livres et de cimetières. On parle souvent de ta langue chez nous, mais les gens qui la parlent sont de plus en plus rares. Comme les vignobles qui s’agrippent après le départ des Français. Ils meurent, se dispersent, s’en vont. Un de mes amis me dit un jour qu’ils ont sur le visage le générique de fin de film. Le problème et le drame c’est que, comme moi, ils n’y ont même pas joué. On les reconnaît facilement à la façon qu’ont leurs lèvres de rester serrées sur les mots : on dirait des nageurs las, qui gardent leur bouche juste à la ligne de flottaison, au-dessus d’eaux étrangères. Ou à leur manière de promener leurs bulles individuelles comme les autres promènent leurs turbans cachés. On sent le francophone chez nous de très loin et, cette odeur, mon Dieu, que de fois j’ai essayé de la cacher ! Les mots, Cher De Gaulle, ont une odeur je te le jure. Parfois des parfums, mais rarement. Chez nous, on sent le francophone. C’est tout.

Le traumatisme identitaire, par Amin Zaoui

Ecrit par Amin Zaoui , le Jeudi, 31 Mars 2016. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

Oui, nombreux sont les lieux sur notre terre bénie, l’Algérie, qui ont égaré leur mémoire en perdant leurs noms. Nos villes berbères, nos villages, nos fontaines, nos montagnes se trouvent ensevelis dans d’autres noms. Ce qui est demandé, aujourd’hui, et en urgence, avec la constitutionnalisation de la langue amazighe, c’est de redonner aux lieux, aux villages, aux montagnes, aux chemins, aux étoiles, aux enfants, leurs vrais noms berbères.

Sans son vrai nom, la montagne devient folle !  Sans son vrai nom, la montagne géante devient naine ! Quand on veut jeter un peuple sur le chemin de l’égarement, de l’aliénation, on commence par lui ôter les noms de ses lieux. Le nom n’est pas uniquement une appellation, il est une partie de l’âme, de l’être. Falsifier les noms des lieux facilite et aide à la falsification et au trucage de l’Histoire. Falsifier les noms des lieux, c'est-à-dire la géographie physique, c’est ouvrir une porte pour falsifier la géographie humaine.  Violer les noms des lieux est une violence contre l’imaginaire. C’est une guerre contre “les racines”.

Le scalp en feu -IX- Décembre 2015 / Février 2016, par Michel Host

Ecrit par Michel Host , le Mercredi, 23 Mars 2016. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

« Poésie Ô lapsus », Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chronique irrégulière et intermittente dont le seul sujet, en raison du manque et de l’urgence, est la poésie. Elle ouvre un nombre indéterminé de fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les nécessités de l’instant ou du jour, ces fenêtres changeront de forme et de format, mais leur auteur, un cynique sans scrupules, s’engage à ne pas dépasser les dix à douze pages pour l’ensemble de l’édifice.

Lecteur, ne sois sûr de rien, sinon de ce que le petit bonhomme, là-haut, ne lèvera jamais son chapeau à ton passage car, fraîchement scalpé, il craint les courants d’air.

Octobre 2015 à Mars 2016

Michel Host

Que s’est-il passé à Cologne ?, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 22 Mars 2016. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

Pour tous nos lecteurs qui n'auraient pas eu connaissance de la chronique de Kamel Daoud à l'origine des attaques dont il est l'objet de la part de certains milieux musulmans, nous la publions ici. Et nous réaffirmons notre soutien total à notre ami et chroniqueur !

 

On peine à le savoir avec exactitude en lisant les comptes rendus, mais on sait au moins ce qui s’est passé dans les têtes. Celle des agresseurs, peut-être ; celle des Occidentaux, sûrement.

Fascinant résumé des jeux de fantasmes. Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’Autre, le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. Cela correspond à l’idée que la droite et l’extrême-droite ont toujours construite dans les discours contre l’accueil des réfugiés. Ces derniers sont assimilés aux agresseurs, même si l’on ne le sait pas encore avec certitude.

Une vision de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 21 Mars 2016. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

A propos Des Voix dans la nuit, Dans la solitude des champs de coton, Aline Mura-Brunel, éd. Le Lavoir Saint-Martin, 2015, 20 €

 

Il ne m’est pas facile d’écrire sur la publication de ce livre des éditions du Lavoir Saint-Martin, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que le sujet abordé, en l’occurrence une étude ex professo de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, m’est très personnel, car il s’agit d’un élément du corpus de mon doctorat de troisième cycle, et j’ai donc beaucoup fréquenté cet auteur (en toute connaissance de cause) durant une thèse qui m’avait accompagné six longues et fructueuses années, et même après ma soutenance – (je précise que je suis l’auteur de l’une des toutes premières thèses sur Bernard-Marie Koltès). Ensuite, à cause du propos qui s’appuie principalement sur une lecture que l’on pourrait qualifier de phénoménologique, où il est question de Ricœur ou de Levinas, qui me trouble en un sens, car je crois que c’est la vraie manière d’aborder la richesse des pièces de l’auteur messin, et que cette interprétation intellectuelle qui est mienne me rend ce livre d’Aline Mura-Brunel affectif et singulier. Et pour finir, il n’est pas aisé de produire du discours, que je qualifierais de lecture « au carré », avec un métalangage, qui consiste à parler d’un texte qui parle d’un texte.