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Les Hors-Venus, Claire Julliard

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Vendredi, 22 Avril 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Belfond

Les Hors-Venus, février 2016, 272 pages, 18 € . Ecrivain(s): Claire Julliard Edition: Belfond

 

Drôle de premier roman que donne ici Claire Julliard, dans lequel la narratrice (qui s’exprime en « je ») est une adolescente qui fuit, avec deux gardes du corps, la secte où elle est retenue prisonnière et cherche protection sur une île semi-déserte. On y retrouve des réminiscences de très bons romans dystopiques pour la jeunesse – Le Passeur de Lois Lowry (1994), lui-même inspiré du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley (1932) –, ainsi que de romans d’aventure ou robinsonnades comme L’Ile mystérieuse de Jules Verne ou L’Ile au trésor de Robert Louis Stevenson. Le titre est lui-même inspiré du titre d’un poème de Jules Supervielle, Le hors-venu, qui illustre la figure du réfugié.

Les relations entre les personnages de ce huis-clos à trois, puis quatre personnages – Mikael, le détective infiltré et lâché par la police, Harlan le gorille dépressif et Bienvenu Bonfeuille, dit Le Gabelou – se font tour à tour amicales puis tendues. Le personnage de Mélanie fait preuve d’une résilience extraordinaire lorsqu’on apprend et comprend les tourments que la jeune fille a endurés auprès du gourou de l’Eglise de la Sainte-Lumière cosmique, Jordan Kimmel, stéréotype du dictateur paranoïaque, dont Mylène, la mère de Mélanie, est l’une des proches. Du désert du Nouveau Mexique à la Polynésie française, le voyage romanesque est dépaysant, très couleur locale :

Passion arabe, Gilles Kepel

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Samedi, 09 Avril 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Essais, Voyages

Passion arabe, janvier 2016, 656 pages, 9,70 € . Ecrivain(s): Gilles Kepel Edition: Folio (Gallimard)

Sur le mode d’un journal de voyage, Gilles Kepel raconte ce qu’il observe de la continuité des révolutions arabes de 2011 à 2013 : il nous fait voyager de Dubaï à la Libye, en passant par Israël et la Palestine, l’Egypte, la Tunisie, Oman et le Yemen, le Qatar, Bahreïn, l’Arabie Saoudite, le Liban, Istanbul et Antioche. Partout il est reçu, ayant noué dans tous ces pays ou ces villes des relations stables et souvent amicales, avec des universitaires, des hommes politiques, des hommes d’affaires, des familles et de simples citoyens. Son analyse et son témoignage prennent toute leur force dans ces temps troublés, où les identités nationales et les affirmations religieuses sont mêlées et font acte de résistance, parfois jusqu’à l’extrême violence, jusqu’à la déraison.

Depuis l’immolation par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, en Tunisie, de Tarek (dit Mohamed) Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et de légumes, les révolutions arabes ont certes abattu quelques dictatures (régimes de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Egypte, de Kadhafi en Libye), mais mis au pouvoir les intégrismes religieux, portés par une population pauvre et désenchantée, et renouvelé le pouvoir des organisations islamistes Al-Qaida et Daesh, incarnant les deuxième et troisième générations du terrorisme, la première étant issue de la lutte du GIA algérien dans les années 1980-90. Ces révolutions ont été portées par la puissante chaîne Aljazeera, qui s’est fait « l’impresario des Frères musulmans ».

Du bonheur aujourd’hui, Michel Serres

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Vendredi, 25 Mars 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Le Pommier éditions

Du bonheur aujourd’hui, octobre 2015, 136 pages, 9 € . Ecrivain(s): Michel Serres Edition: Le Pommier éditions

 

Qu’est-ce que le bonheur ? Dans ce recueil de chroniques radiophoniques enregistrées entre juin 2006 et décembre 2014 le dimanche sur France Info, et retranscrites sous forme de dialogue entre Michel Polacco et l’auteur, Michel Serres livre ses clés de compréhension du monde qui nous entoure, sur les plans inter et intrapersonnels. Le professeur de philosophie des sciences à Stanford, adepte des technologies numériques, auteur de plus de cinquante ouvrages, se fait brillant vulgarisateur et humaniste hors pair. Des concepts comme l’art, la paix, la santé sont analysés dans une perspective résolument optimiste qui fait de ce court ouvrage un petit traité sur le bonheur.

Ainsi, « Le bonheur, c’est l’oubli… » des mauvaises expériences, et la courbe de satisfaction de la vie « croît de plus en plus à mesure que l’on vieillit, […] arrive à une sorte de palier entre quarante et cinquante ans, [puis] croît de nouveau jusqu’à soixante-cinq ans, sommet de la satisfaction de la vie » quand les contraintes et enjeux liés au travail et aux ambitions professionnelles se sont assagis. C’est là l’opinion d’un savant, professeur d’université, qui conçoit la vie comme linéaire et relativement régulière.

Envoyée Spéciale, Jean Echenoz (2ème critique)

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Lundi, 14 Mars 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Les éditions de Minuit

Envoyée spéciale, janvier 2016, 320 pages, 18,50 € . Ecrivain(s): Jean Echenoz Edition: Les éditions de Minuit

 

Le texte subtil de Jean Echenoz nous invite à suivre les péripéties de Constance, jeune et belle Parisienne désœuvrée qui est sélectionnée, sans son consentement, pour une mission en Corée du Nord, en passant par la Creuse. Autour de son personnage, plutôt passif tout au long du roman, viennent se greffer une multitude de destins qui entrent en convergence, par une voie ou par une autre, à la manière d’un écheveau dont le lecteur doit démêler les fils ou d’une enquête fantaisiste qu’il doit mener à bien.

Il s’agit là en effet d’une parodie de roman d’espionnage – où raison d’Etats et vies privées, dans toutes leurs petitesses, interfèrent, où les héros sont mus par un sens du devoir tout aléatoire et personnel. Pour parfaire l’ensemble, l’auteur accompagne son lecteur en parsemant son roman de métalepses discursives, irruptions en nous ou en on dans le récit, pour en donner les clés à un lecteur étourdi ou distrait, ou pour faire des apartés, des parenthèses argumentatives : « C’est maintenant sur le mari de Constance que nous allons nous pencher, si vous le voulez bien » ; « On se demande à ce propos ce qu’ils deviennent chez Pall Mall, à part Tausk il y a bien longtemps qu’on n’a plus vu quelqu’un fumer ça ».

Celle que vous croyez, Camille Laurens

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Samedi, 20 Février 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard

Celle que vous croyez, janvier 2016, 194 pages, 17,50 € . Ecrivain(s): Camille Laurens Edition: Gallimard

 

Camille Laurens est une virtuose du désir, de l’amour, de la langue et du sexe. C’est ce qui ressort de la lecture de son nouveau roman paru, Celle que vous croyez, une écriture à quatre voix, celles de deux femmes et de deux hommes, aux identités assez claires pour les hommes et assez troubles pour les femmes : Claire Millecam/Claire Antunes, Marc, le psychiatre de Claire Millecam, Camille l’écrivain/Claire Antunes, Paul Millecam, mari de Claire. Je ne suis pas « celle que vous croyez ».

La thématique du livre est un prétexte : une ou deux femmes, intelligentes, cultivées, professeur de littérature à l’université, pour l’une, ou écrivain, pour l’autre, sont confrontées au mépris, à l’humiliation, à l’abandon par un amant de plus de dix ou vingt ans plus jeune qu’elles, rencontré sur les réseaux sociaux. Au psychiatre qui la suit à La Forche, l’institution où elle est soignée depuis deux ou trois ans, la première raconte sa descente aux enfers et les tourments de la jalousie qu’elle a endurés, la seconde écrit à son éditeur, Louis O., lui décrivant ce qu’on ressent quand on joue deux personnages féminins à la fois complices et rivaux en amour, et lui narrant l’épisode de la rupture, lors d’un séjour raté en Bretagne.