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Roman

La naissance d’un père, Alexandre Lacroix (par Arnaud Genon)

Ecrit par Arnaud Genon , le Lundi, 19 Octobre 2020. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Allary Editions

La naissance d’un père, Alexandre Lacroix, Allary Éditions, août 2020, 461 pages, 20,90 € Edition: Allary Editions

 

Le père, ce héraut…

La figure paternelle hante depuis son premier roman l’œuvre d’Alexandre Lacroix. Premières volontés (Grasset, 1998) commençait par l’image du corps du père du narrateur, pendant au bout d’une corde, et contenait l’histoire d’un pardon, celui d’un fils qui avait honte de l’avoir ainsi perdu, qui souffrait, dans une violence sans nom, de cet abandon. Dans la deuxième partie de L’Orfelin (Flammarion, 2010), le narrateur revenait à La Villedieu, la ville natale, pour faire l’inventaire, vingt ans après sa mort, des dix-sept cartons qu’avait laissés ce même père. Ce roman se clôturait par l’évocation de sa propre paternité. L’enfant était à son tour devenu père. La boucle, disait-il, était bouclée…

Comment Alexandre Lacroix aurait-il pu cependant s’arrêter là ? La paternité n’est-elle pas un sujet en or d’autant plus précieux que rares sont les écrivains à l’avoir exploré ?

Ohio, Stephen Markley (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Vendredi, 16 Octobre 2020. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Albin Michel

Ohio, Stephen Markley, août 2020, trad. anglais (USA) Charles Recoursé, 540 pages, 22,90 € Edition: Albin Michel

 

Un soir. Six chapitres. Six amis d’enfance ou d’anciens camarades de lycée, or l’étaient-ils vraiment. Six chapitres bâtis comme des nouvelles. Dans l’état de l’Ohio, aux États-Unis.

Un soir, à New Canaan. Pour Internet, New Canaan est, entre autres, une suite de chiffres, 41°8’48.347’’N73°29’41.44’’W, une altitude de 105 mètres, une densité de 339 habitants/km2, 5280 familles dont 41,7% des enfants ont moins de 18 ans, 6822 ménages, 19395 habitants en 2000. Un an avant le 11 septembre 2001.

Assurément un rythme. La formation immédiate des images. Et la voix-off/la voix-on, qui d’emblée séduit. Le ton donc. Chaque détail est exprimé, détouré, débarrassé de son fondement spatio-temporel. Son revers. Et des descriptions à relire deux fois pour le plaisir du son. La fabrique d’une histoire qui fige, qui glace, qui foudroie. Lorsque la littérature perce l’envers des choses. Des êtres. Leur épaisseur. La fumée comme cadre, omniprésente tout au long du livre. Les vapeurs, le brouillard. Les vapeurs d’alcool. L’obscurité comme fond. La vie des êtres sans fonds.

La Tannerie, Celia Levi (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 15 Octobre 2020. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Tristram

La Tannerie, Celia Levi, août 2020, 377 pages, 21,90 € Edition: Tristram

 

« Elle se posta près de la billetterie. La roulotte était bariolée, comme le décor du matin elle était faite de planches, jaunes et vertes, couvertes de mots dans toutes les langues. “Humanisme” en français, “tolerance” en anglais, “democracia” cela devait être de l’italien ou de l’espagnol, il y avait des caractères chinois, japonais, des mots en arabe, en russe, inscrits au pochoir ».

Celia Levi n’écrit pas au pochoir, mais dans une belle langue classique, où les mots sont pesés comme les orpailleurs le font de la poussière d’or. Une langue française qui recèle plus de surprises et de ravissements que les bavardages des personnages qu’elle met en musique. Et quelle admirable musique ! La Tannerie est un centre culturel de Pantin, où travaille Jeanne, une usine qui a perdu ses raisons, ses ouvriers, ses machines et s’est transformée en un lieu culturel branché, ouvert sur le monde, une ruche où s’agitent de jeunes gens modernes et inventifs. Jeanne y accompagne le public, des jeunes en insertion, y croise des migrants qui campent à deux pas de l’usine culturelle, des danseurs, des créateurs de formes (un ours, une tour Effel en sucre), et les autres employés provisoires, rêvant tous d’un contrat pérenne à la Tannerie, colportant des rumeurs, et jouant à se séduire, comme dans une fiction cinématographique d’Éric Rohmer.

Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Mercredi, 14 Octobre 2020. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Editions Maurice Nadeau

Le Jardin du Lagerkommandant, Anton Stoltz, Les Lettres Nouvelles, octobre 2020, 200 pages, 19 € Edition: Editions Maurice Nadeau

 

« Depuis plus de 75 ans rien ni personne n’a donné une explication convaincante de la Shoah. Les tentatives d’analyse sont toutes restées parcellaires, partiales, parfois erratiques. La question demeure entière dans son horreur : comment le peuple allemand, dans sa quasi-totalité, a-t-il pu adhérer et se rendre complice de la pire barbarie du XXème siècle ? La question est sans réponse car elle échappe à toute raison ».

N’oublions jamais la Shoah.

Léon-Marc Lévy, directeur du magazine La Cause Littéraire, FB, le 14 septembre 2020

 

La question demeure entière, lancinante, oppressante, dès que, et autant de fois qu’on se la pose et re-pose. Il se trouve qu’au moment où Léon-Marc Lévy se la re-posait, publiquement, en s’adressant à nos lecteurs, était en lecture ce « roman » d’Anton Stoltz, dont la narratrice est Anna, l’épouse de Hans Nebel (nom évidemment connoté), qui s’est fait enrôler dans le corps des SS avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir.

La Vache, Beat Sterchi (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 13 Octobre 2020. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Zoe

La Vache (Blösch, 1983), Beat Sterchi, trad. allemand, Gilbert Musy, 471 pages, 22 € Edition: Zoe

 

Dans ce roman, point de guerre et de grands massacres comme l’Histoire nous en réserve régulièrement depuis toujours. Et pourtant il n’est question ici que de la Mort que l’homme porte en lui pour lui et pour les autres êtres vivants. Ce ne sont que des vaches ? Le cauchemar, sous la plume brûlante de Beat Sterchi, n’en est que plus terrifiant avec trois niveaux de lecture, l’un immédiat et déjà terrible, l’autre métaphorique et plus terrible encore, le dernier ontologique et ravageant.

Les flots de sang accompagnent les hommes comme ceux qui coulent dans leurs veines et, avec eux, la lâcheté, la faiblesse, le mépris, la misère de l’âme.

On peut lire ce roman comme un roman sur le monde rural, décortiquant avec réalisme la vie quotidienne des éleveurs laitiers et celle de leurs ouvriers agricoles, souvent issus de l’immigration espagnole ou italienne. L’étable, les déjections, les vaches malades, les vêlages difficiles, les temps de travail interminables avec le seul congé partiel du dimanche, la saleté, la solitude, constituent la scansion obstinée des jours qui suivent les jours.