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Roman

L’Avant-Poste, Dmitri Glukhosky (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 30 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Russie, Robert Laffont

L’Avant-Poste, Dmitri Glukhosky, trad. du russe par Raphaëlle Pache, Robert Laffont, février 2023, 368 pages, 22 € Edition: Robert Laffont

Dmitry Glukhovsky est un auteur russe en délicatesse avec le pouvoir en place depuis 2022 ; cela seul le rend sympathique. À la fois journaliste et auteur de romans de science-fiction, il tend à son pays un miroir sans nulle déformation, si ce n’est le grossissement de certains traits observables par toute personne honnêtement informée. Ce miroir, outre par son travail journalistique, il le tend au travers de romans dystopiques, se déroulant dans une Russie post-apocalyptique, dont les plus connus sont la série Métro (2033, 2034 et 2035). Ces trois romans, publiés entre 2005 et 2015, ont rencontré un succès phénoménal, tant en Russie qu’à l’international, faisant même l’objet d’une adaptation en jeu vidéo.

Ils ont pour personnage principal un certain Artyom, qui se transforme peu à peu en héros dans le métro moscovite devenu univers à part entière, renfermé sur lui-même puisque la surface est irradiée et peuplée de créatures monstrueuses – avec le vague espoir qu’existe une ville perdue au fin fond de l’ex-empire russe qui ait survécu, où l’on puisse respirer à l’air libre et cultiver des légumes. Tout le génie de cette série résidait dans la cosmogonie créée par Glukhosky, jusqu’à la confrontation entre des héritiers du nazisme et les tenants du communisme. Rien à redire.

Les tendresses de Zanzibar – Thomas Morales (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 26 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Les éditions du Rocher

Les tendresses de Zanzibar – Thomas Morales – Editions du Rocher. – 128 p. – 14,90 euros – 04/03/26 . Ecrivain(s): Thomas Morales Edition: Les éditions du Rocher

« La beauté est cette secousse furtive, qui ricoche à l’infini, et dont l’effet va grossissant. J’ai aimé son nez légèrement déplacé, ses épaule rondes, ses mollets musclés et son pubis d’or. Ce ne sont là que des détails, des morceaux de chair qui, sans l’ensemble, la mécanique céleste, ne veulent rien dire. Il faut voir toute cette matière se déplacer, se mouvoir sans peiner, c’était un corps d’arpèges. »

Les tendresses de Zanzibar est à l’image de la beauté de l’aimée qui l’irise : furtive et infinie, il est nourri d’une mécanique romanesque céleste, c’est ce qui fait sa grâce et sa force. Ce roman d’amour est une lettre à l’aimée disparue, écrite d’une plume souple et légère, inspirée, gracieuse, un roman d’une rare profondeur, qui touche tant le cœur que l’esprit, et qui ne laissera insensible que les cœurs de pierre et les âmes lourdes. Les tendresses de Zanzibar raconte les années de joies, de bonheurs, de découvertes du narrateur et de son aimée, les années où les peaux et les mots s’aimantent. Les romans d’amours sont éternels, lorsqu’ils possèdent cette force tellurique, mais aussi cette fragile légèreté ; cette élégance d’être et de vivre qui dure une éternité, qu’elle qu’en soit l’issue, ici la maladie, fatale, mais qui ne détruit pas les histoires partagées, les instants dégustés, la passion vive et vivifiante.

Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits en La Pléiade (par Ivanne Rialland)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Lundi, 23 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, En Vitrine, La Pléiade Gallimard, Cette semaine

Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits, préface de Julien Piat, textes établis, présentés et annotés par Sylvie Loignon et Julien Piat, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2026, 915 pages, 64 euros. . Ecrivain(s): Marguerite Duras Edition: La Pléiade Gallimard

 

Pour célébrer les trente ans de la mort de Marguerite Duras, la Bibliothèque de la Pléiade propose un tirage spécial regroupant les différents textes du cycle autobiographique indochinois, soit, dans l’ordre de leur parution, Un Barrage contre le Pacifique, L’Éden Cinéma, L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord. Ont été reprises aux Œuvres complètes les présentations, extraits d’entretien, ébauches et versions antérieures, ainsi qu’une série de photographies, puisées pour certaines dans les Lieux de Marguerite Duras, pour d’autres dans l’Album Pléiade édité en 2014 par Christiane Blot-Labarrère.

Le volume ne comporte ainsi que peu d’éléments inédits, mais il offre pourtant une riche expérience de lecture en invitant à lire de façon suivie l’ensemble du cycle. On en suit les transformations et les échos au gré des quarante années qui séparent Un barrage contre le Pacifique (1950) et L’Amant de la Chine du Nord (1991).

Mange-Monde, Serge Brussolo (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Mardi, 17 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Science-fiction, La Une Livres, Folio (Gallimard)

Mange-Monde, Serge Brussolo Folio Science-Fiction – 160 pages – 7,60 €

À juste titre, Serge Brussolo est considéré comme l’un des écrivains les plus imaginatifs et les plus inventifs de la littérature française contemporaine. Force est de nous rappeler, grâce à lui, que la jouissance de la création passe par tout un échafaudage puisant parmi les rêveries les plus folles – à tel point qu’on se demande si, au sein des publications actuelles, certains s’en souviennent. Car Serge Brussolo ne se contente pas de rêver avec gratuité. Son extravagance – on le réalise au fil de notre lecture – est suffisamment construite et cohérente pour faire écho, plus qu’on ne le croie, à nos préoccupations les plus profondes.

Dans ce futur fantasmé, la surface terrestre s’est considérablement réduite. Les côtes de tous les pays ont été progressivement grignotées, poussant les populations à migrer vers l’intérieur des terres. Si la véritable origine du phénomène demeure assez inexpliquée, la légende de Mange-Monde, sorte de géant affamé venu des profondeurs de l’eau, gagnera l’esprit des plus jeunes, et notamment de Mathias, notre héros. Cependant, le rétrécissement des nations, devenues des atolls, n’est pas l’unique constatation que fait l’humanité : la nature des océans elle-même s’est transformée, s’est presque solidifiée. Les objets peinent à s’y enfoncer (et sans doute en a-t-on trop rejeté), comme s’il s’agissait d’un sirop épais – on pourrait presque marcher à leur surface : « L’étrave la fendait sans provoquer une seule éclaboussure, sans bruit non plus. À l’arrière les remous de l’hélice avaient du mal à faire naître un sillon d’écume. » (p. 10)

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 16 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pocket, Japon

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura, trad. du japonais par Diane Durocher, Pocket, 176 pages, 2018, 7,40 € Edition: Pocket

 

Il a fallu toute la persuasion d’une jeune amie pour ouvrir ce roman qui a été un phénomène éditorial au Japon (un million d’exemplaires vendus) lors de sa publication, et a été traduit en plusieurs langues avec le même succès, ne fût-ce que parce que la description ci-avant contient au moins deux préjugés personnels difficiles à surmonter. Qu’à cela ne tienne ; après une tractation du plus bel allant littéraire et amical à la fois (« Je lis ton livre si tu en lis un à moi »), Et si les chats disparaissaient du monde… fait l’objet d’une lecture attentive. Et ce n’est pas du tout ce qui était attendu, de la part d’un romancier originaire du pays où les chats sont rois, peut-être parce que ce pays est à la pointe de la perte du contact humain et qu’on y a créé des bars à chats destinés à remplacer ce qui a disparu dans les méandres technologiques : l’humain.

On serait en bon droit de s’attendre à un récit mièvre sur l’importance des chats dans nos vies modernes (nonobstant le fait que ce sont des hyper-prédateurs capables de détruire une faune endémique en quelques années) – et il n’en est rien.