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La Une Livres

Un secret de rue, Fariba Vafi

Ecrit par Laetitia Nanquette , le Dimanche, 24 Avril 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Biographie, Roman, Zulma

Un secret de rue, traduit du persan par Christophe Balaÿ, 2011, 218 p. 18 € . Ecrivain(s): Fariba Vafi Edition: Zulma

 

Homeyra assiste indifférente à l’agonie de son père à l’hôpital. A ses côtés, elle se remémore son enfance à Téhéran et dresse le portrait d’un quartier populaire où des familles se détruisent lentement. Tandis qu’Homeyra est effacée et recherche l’amour de sa mère, son amie Azar se joue des recommandations des adultes et refuse de se soumettre à la loi masculine. « Elle riait aux éclats, avec moins de cervelle qu’une linotte. Elle aimait écouter les élucubrations de son père, ne se préoccupant pas du fait qu’il fût opiomane. De sa mère, elle ne voulait qu’un peu d’argent pour s’acheter des pâtes de fruit qu’elle dévorait sans même les mâcher. Elle ne semblait pas se soucier du fait que sa mère vieillissait à la peine devant le four du boulanger. Elle se souciait du monde comme d’une guigne ». A trop peu s’en soucier, elle en périra.
Fariba Vafi nous dépeint avec pudeur la loi patriarcale et la tristesse voilée des femmes dans cette rue où rien n’est un secret et où l’on vit avec les voisins comme au sein d’une famille élargie. De ces histoires imbriquées, émerge une touchante poésie de la douleur.

Le Minotaure 504, Kamel Daoud

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Samedi, 23 Avril 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Maghreb, Sabine Wespieser

Le Minotaure 504. 109 p. 13 € . Ecrivain(s): Kamel Daoud Edition: Sabine Wespieser


D’abord l’énigme du titre. Minotaure OK. Mais 504 ? C’est une Peugeot, une de ces vieilles Peugeot « increvables » qui transportent tout, hommes, objets hétéroclites, bêtes pour des voyages improbables. C’est la nouvelle qui ouvre ce petit recueil. Avec son « taxieur », chauffeur de taxi collectif, enfermé dans le Labyrinthe d’une Algérie illisible :

« (Il souffle. Bruit rauque. Des narines qui s’élargissent.) Un jour elle va me tuer. Cette route va me tuer. Elle m’a transformé en monstre (il ne cessait de répéter cette phrase, et j’étais d’accord avec lui. J’étais fatigué. Les autres passagers se réveillaient. Je regardai le chauffeur et je fus pétrifié : il avait l’air encore plus seul maintenant. Comme coincé dans un règne à part. Plutôt coincé entre deux règnes : moitié homme, moitié… ) Ah, Alger ! »

Le Polygame solitaire, Brady Udall

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Jeudi, 21 Avril 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, USA, Roman, Albin Michel

Le Polygame solitaire, mars 2011, 738 p., 24€ . Ecrivain(s): Brady Udall Edition: Albin Michel

Le Polygame solitaire est sans doute l’un des meilleurs romans de ce début d’année. Son humour est détonant. Son propos associe récit d’aventures et peinture d’une certaine vie de famille en un cocktail incongru et diablement réussi. Le tour de force de ce roman fleuve, rocambolesque et pathétique à la fois, est de ne jamais tomber dans une caricature facile. On ne trouvera pas ici les clichés attendus autour des mormons et autres « polyg ». Certes, le personnage principal, Golden Richards, « apôtre de Dieu », est bel et bien un polygame de 40 ans, marié à quatre sœurs-épouses et père de 28 enfants. Il est même pressenti pour être Le Puissant et Fort, summum de la consécration dans l’Eglise-de-Jésus-Christ-des-Saints-des-Derniers-Jours.

Or, qu’arrive-t-il lorsqu’un tel homme, fort de son attitude exemplaire et du soutien de sa communauté se voit confier la construction d’un nouveau bordel, voisin du non moins réputé Pussycat Manor et que de surcroît, il trouve le moyen de tomber amoureux d’une sensuelle inconnue, en réalité femme légitime du patron du bordel susnommé, homme fort susceptible ; et se retrouve alors pourchassé par des hommes de main patibulaires et une cohorte d’épouses méfiantes ? On attend un vaudeville, Brady Udall déclenche un cataclysme, un vrai, de ceux qui entraînent une remise en question complète.

L'Art de se taire, Abbé Dinouart

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Jeudi, 21 Avril 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Petite bibliothèque Payot

L’Art de se taire, « Petite Bibliothèque Payot », 2011, 142 p., 6€. . Ecrivain(s): L'abbé Dinouart (Joseph Antoine Toussaint) Edition: Petite bibliothèque Payot

La réédition de ce petit recueil, paru initialement en 1771, apporte une touche singulière sur les rayonnages de nos libraires. A une époque où le plus important est de parler, quitte à parler à tort et à travers, de tout et de n’importe quoi, il est intéressant de se pencher sur cet Art de se taire qui n’est en réalité qu’un Art de bien parler et de parler à propos. Par conséquent, il s’agit également d’un traité du bien écrire : « il y a aussi deux manières de se taire ; l’une en retenant sa langue, et l’autre en retenant sa plume ».

L’éclairante préface d’Antoine de Baecque précise les sources de l’ouvrage à la limite du plagiat et surtout le contexte dans lequel il fut publié : celui d’une vie de cour et de salons où le bavardage et le persiflage règnent, où sur un mot d’esprit est assise toute une réputation. Le film Ridicule de Patrice Leconte en donnait une parfaite illustration. Il s’agit également de s’opposer aux paroles fallacieuses des philosophes qui déferlent en masse, comme d’instruire les ignorants sur la juste attitude à adopter. « Si tout le monde écrit et devient auteur, que fera-t-on de tout cet esprit et de tous ces livres ? »

Ce qu'aimer veut dire, Mathieu Lindon

Ecrit par Didier Bazy , le Mardi, 19 Avril 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Biographie, P.O.L

Ce qu'aimer veut dire. 2011, 310 p. 18 € . Ecrivain(s): Mathieu Lindon Edition: P.O.L

Qui aime bien châtie bien. Et Beckett et Barthes en prennent un peu tout de même pour leur grade posthume dans le dernier Mathieu Lindon, comme on dit chez les fans. Rendez-vous p 241 pour Roland et rendez-vous p 271 pour Sam. Ne citons pas pour ne pas extraire les piques de leur contexte qui existe aussi pour laisser passer les traits.

Ceci n'est pas un Foucault. Plutôt un pied de nez aux moralistes. Si ce récit est un roman, vérité romanesque, le héros n'est Michel Foucault que pour la cause et le personnage principal s'appelle Matthieu Lindon. Un bel hommage à des modes de vie. Car il y a plusieurs façons d'aborder un livre de ML. On peut y voir la mise en scène d'un anticonformisme ; mais cela suppose un conformisme qui serait la norme : fausse route, même si le chemin est toujours possible. On peut le prendre du dedans, avec le parti pris d'une certaine marginalité, convenue ou pas, drogue et homo-mode-de-vie devenant les paramètres d'une identité revendiquée, pause d'un devenir soi-même. On peut encore lire ML par le milieu, singularité oblique – genre – qui oblige au respect. C'est cette ligne, plutôt que cette direction, qui dessine la réception d'une œuvre à reconnaître une liberté assumée, mode d'existence. Pousser la subjectivité à un point tel qu'elle devient objective, écrit quelque part Michel Leiris. Ici vie et œuvre, œuvre et vie, ne font qu'un. P.O.L, qui œuvre pour ses auteurs, l'a bien senti.