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L’Absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano

Ecrit par Matthieu Gosztola 18.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, P.O.L

L’Absence d’oiseaux d’eau, 297 pages, 18 €

Ecrivain(s): Emmanuelle Pagano Edition: P.O.L

L’Absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano

 

Recueil de lettres pensées, senties, écloses, vécues, portées, bruissantes de pensées d’amour, de pensées d’espoir, de pensées de réconciliation, de pensées d’étreintes, de pensées de rivières, de pensées de fleuves. De pensées de baisers, enfin : ces frôlements de lèvres ou l’incisif de la douceur, avec la langue.

Lettres envoyées, où se lit à chaque instant un moi aimant totalement énucléé de son égoïté. Un moi qui pour toujours et à jamais – c’est en tout cas ce qu’il semble de prime abord – s’adresse à un être aimé, c’est-à-dire s’adresse à Toi, comme l’écrit Jankélévitch. La majuscule et l’absence d’article sont de rigueur, comme le précise le philosophe : « Il y a un monde entre Toi (sans article) et le toi, – entre toi que j’assiste ou que j’aime, et ce « toi » de la conjugaison qui est deuxième personne grammatique, mais qui est pneumatiquement troisième, qui est corrélat d’un duel grammatical, et non point partenaire d’un duo amatif ; le toi devenu chose indifférente ne se distingue des autres personnes de la conjugaison que par son numéro ordinal ».

Lettres qui ainsi témoignent d’un amour fou, bien que celui-ci n’ait pas été entièrement réciproque. Et malgré cela cet amour reste pur, jusqu’au bout, de tout ressentiment, alors même qu’il sera scellé, en son terme, par la tristesse, une tristesse grandissante, comme en témoigne l’incipit du livre en forme d’avertissement :

« Ce roman était à l’origine un échange de lettres avec un autre écrivain. Nous nous l’étions représenté comme une œuvre de fiction que nous construisions chaque jour, à deux, et dans laquelle nous inventions que nous nous aimions. Nous ne savions pas jusqu’où le pouvoir du roman nous amènerait. Nous ne connaissions pas la fin de l’histoire. Il est sorti de ma vie brutalement, abandonnant ce texte en cours d’écriture. En partant, il a repris ses lettres. Il y a donc des vides, des ellipses dans ce roman, dans lesquels il faut imaginer ces lettres, qu’il publiera peut-être un jour, une autre fois, ailleurs, séparément ».

Cet échange de lettres n’avait pas pour vocation à se suffire à lui-même, bien sûr, et à faire de l’amour une affaire de mots, et de ressentis liés à la façon qu’ont les mots de pouvoir marquer les affects. Non. Chaque lettre prend appui sur la vie. Sur la quotidienneté de la vie. Les lettres sont là pour combler les absences, et pour témoigner du passé proche de l’amour, pour que ce passé qui vient de détacher ses lèvres du front brûlant de fièvre du présent soit (rejaillisse) sans discontinuité dans la certitude vive, poreuse, fébrile et fragile du Nunc ; ces lettres sont là pour les amants et nous montrent à nous lecteurs combien cet amour était charnel, vécu dans la proximité la plus intense, et de ce fait, bien que les mots aient été omniprésents (les deux amants étant des écrivains), non vécu dans la distance que permet l’écriture, distance qui est propice à l’efflorescence d’une idéalisation, et en définitive à l’accouchement d’un fantasme qui finit, tel un cancer, par grignoter peu à peu la figure de l’être aimé, et jusqu’à son corps, son âme, pour devenir lui, et être pensé comme étant lui, comme portant son nom, ses vêtements, comme vivant à son domicile, comme ayant sa famille, ses amis, comme dissimulant, gravées invisiblement dans sa chair, ses dates de naissance et de mort.

Les mots deviennent une autre forme de contact, de pénétration. Un autre rapport possible à l’autre ; un rapport qui reste physique – et effrontément, ce rapport étant modelé, jusqu’au jambage des lettres, par le sens jouissif de l’embardée et de la sauvagerie enfantine que souffle en nous le désir.

Jamais médiation, le langage est pensé comme sexe. Comme doigts. Comme langue. Comme ce qui est propre – en se posant sur le corps de celui qui lit les lettres qui lui sont destinées (dépliées, découvertes, ouvertes) puis en allant en lui, en cheminant en lui – à faire naître quelque part en lui – en ce corps ainsi réveillé, rendu aux contours qui lui sont propres, à tous ses contours – un ressenti physique qui confine véritablement au ressenti que tient dans le creux de ses mains l’étreinte amoureuse. Et tout ça au travers des yeux seulement.

L’écriture de chacun devient, solidifiée dans son cours, à des instants précis de celui-ci, par la matérialité de la lettre, un corps d’écriture. Et par l’échange de lettres, les corps d’écritures de l’un et de l’autre font l’amour. Et en faisant l’amour, ce sont les corps des amants qui, véritablement, s’interpénètrent, sans qu’il devienne alors possible de dire qui est qui, quel corps est quel corps :

« Je voudrais que tu me parles tout près, que tu parles dans mon corps pour que tu saches comment il résonne et te contient. Mon corps ne m’est plus familier sans toi. Je ne sais pas où je suis. Tu devras me faire l’amour à nouveau et longtemps pour que je reprenne mes formes habituelles, que je reprenne position, que je reprenne place dans mon corps familier. Je croyais que nous nous mélangions dans l’amour mais non, nous prenons tour à tour la place de l’autre. Je te deviens et tu me deviens. Tu me transformes, et parfois même, je me transforme en toi. Nous faisons plus qu’échanger nos écritures, nous nous donnons l’un à l’autre nos écritures. Nous partageons ça, toi et moi, malgré les différences de nos écritures, la plasticité de nos corps quand nous écrivons. Quand nous faisons l’amour, nous ne faisons qu’écrire encore les mues de nos écritures l’une dans l’autre et quand nous sommes éloignés, quand nous sommes loin et que nous n’écrivons pas, nous nous manquons comme on manque de mots, comme on est muets, aveugles, sourds. Tu me manques et ma seule survie est d’écrire, de t’écrire ».

En pérennisant cette histoire d’amour par la publication des lettres qui ont chronologiquement témoigné de son élan, puis de sa fin, l’auteure n’a pour paradoxale visée que de composer une ode au temps présent, à l’instant fugace, et qui jamais ne revient, à cette secousse d’énergie qui nous emporte au contact de l’autre désiré, aimé, et qui est, bien que nous ne le sachions pas encore, et que nous ne le saurons que dans le souvenir, par le souvenir, une secousse solaire.

Toujours, écrivant, il s’agit pour l’auteure de mettre en forme ces conseils donnés par Quignard dans La barque silencieuse (Dernier royaume, VI) : « Ne point espérer des choses immortelles / tel est le conseil que donnent l’heure, / les jours, les saisons, l’année. Le printemps / répare les arbres après l’hiver. Nous, les hommes, / une fois descendus où sont les anciens rois de Rome / personne ne vient nous rechercher sous la terre et nous ne repoussons plus. // Même Tullus, même Ancus, même Orphée ne nous attendent pas / mêlés au sable de la rive ».

Et toujours, écrivant, il s’agit de faire plus que parler au lecteur, que de lui parler de cette fugacité, en lui disant : fais attention, fais attention aux choses qui arrivent, aux choses arrivées devant toi, elles ne reviendront pas, fais attention à ce qui de la vie se montre à toi pour s’unir à ce qui de ta vie est vivant, est le plus vivant. Il s’agit aussi, tout au bout, de chercher un hôte : un lecteur ; son lecteur. D’être reçu, recueilli par un regard, une intelligence, une émotion, puis un souvenir, une émotion encore : celle contenue dans le souvenir.

Écrire, c’est être devenu un animal. Pas seulement parce qu’il y a, au fond de cette pensée, Deleuze et son abécédaire. Si, par l’écriture, il s’agit d’être devenu (et non de devenir) un animal (et il nous faut citer Quignard une fois encore – SordidissimesDernier royaume, V –), ou bien une fleur, ou bien un arbre, c’est parce que par l’écriture « il s’agit de trouver un lieu pour le succès de la ponte. Pour les oiseaux il s’agit de le construire. Pour les fleurs et les arbres obtenir une terre où fleurir. Un site. Un bout de muraille rongée. La corniche d’une falaise. Un intervalle dans le temps. Un lapsus du temps ou plutôt un fragment d’Éden du temps, une petite branche ou une feuille – un petit folio de l’arbre prélapsaire ».

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Emmanuelle Pagano

 

Emmanuelle Pagano, née le 15 septembre 1969, dans l’Aveyron, est une écrivaine française. Après un DEUG en arts plastiques, une licence et une maîtrise d’études cinématographiques et audio-visuelles, Emmanuelle Pagano obtient un DEA en Histoire et Civilisation, option histoire du cinéma. Elle entreprend ensuite la rédaction d’une thèse – inachevée – sur le cinéma dit « cicatriciel ». En 1997, elle obtient une agrégation d’arts plastiques et devient professeur, jusqu’en 2012. Elle publie son premier livre, Pour être chez moi, en 2002, sous le pseudonyme d’Emma Schaak, puis Pas devant les gens, en 2004, sous le nom d’Emmanuelle Pagano. Mais elle est cependant révélée en 2005 avec Le Tiroir à cheveux, publié chez P.O.L. Elle publie par la suite deux autres romans : Les Adolescents troglodytes et Les Mains gamines. En 2008, la Librairie Olympique propose une édition limitée d’une nouvelle (tirée à 250 exemplaires) : Le Guide automatique. En 2010, elle publie une œuvre présentée comme auto-fictive et qui met en scène une relation épistolaire entre deux écrivains : L’Absence d’oiseaux d’eau. L’année suivante paraît La Décommande, court texte. En avril 2012, elle publie Un renard à mains nues, un recueil de nouvelles. Emmanuelle Pagano est un des auteurs/adhérents de la Maison des écrivains et de la littérature à Paris. Son œuvre est traduite dans plusieurs langues dont l’allemand, l’italien, l’espagnol et le hongrois.

 

Prix :

Prix TSR du roman 2005 pour Le Tiroir à cheveux.

Prix Wepler 2008 pour Les Mains gamines.

Prix Rhône-Alpes du Livre 2009 pour Les Mains gamines

Prix Rhône-Alpes de l’adaptation cinématographique 2009 pour Les Adolescents troglodytes.

Prix de Littérature de l’Union européenne 2009 pour Les Adolescents troglodytes.

 

Ouvrages :

Pour être chez moi, sous le pseudonyme d’Emma Schaak, récit, éditions du Rouergue, 2002.

Pas devant les gens, roman, La Martinière, 2004.

Le Tiroir à cheveux, P.O.L., roman, 2005.

Les Adolescents troglodytes, roman, P.O.L., 2007.

Les Mains gamines, roman, P.O.L., 2008.

Le Guide automatique, nouvelle, Librairie Olympique, 2008.

Toucher terre, à propos de Jacques Dupin, Publie.net, 2008.

L’Absence d’oiseaux d’eau, roman, P.O.L., 2010.

La Décommande, nouvelle, JRP-Ringier, coll. « Hapax Series », 2011.

Un renard à mains nues, recueil de nouvelles, P.O.L., 2012.

Le Travail de mourir, nouvelle, photographies de Claude Rouyer, éd. Les Inaperçus, 2013.

Nouons-nous, roman, P.O.L., 2013.

 

Sur Emmanuelle Pagano :

Dossier « Les dévoilements cachés d’Emmanuelle Pagano », Le Matricule des anges, n° 96, 2008.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com