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La Une Livres

Carnet d’une allumeuse, Lydie Dattas

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 10 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Carnet d’une allumeuse, novembre 2017, 96 pages, 12,50 € . Ecrivain(s): Lydie Dattas Edition: Gallimard

 

« Aucune différence entre un camp de concentration et le monde ». Sous l’apparente outrance des préliminaires de ce carnet intimiste se cache la sensibilité exacerbée d’une jeune femme confrontée aux indélicatesses de son prochain, aux intempéries du réel, aux affres du néant. Lydie Dattas, poétesse française née en 1949, fut frappée, dans sa jeunesse, par une double révélation, à la fois fondatrice et saisissante : l’étroite corrélation entre la féminité et l’apparence physique d’une part ; la puissance abyssale du désir masculin d’autre part. À l’aune de ce double postulat, l’adolescente, séduisante malgré elle, expérimente l’avidité irréfrénable du mâle : « L’homme était une poudrière que le détonateur du regard pouvait faire sauter ». Face à cette menace explosive, elle se referme comme une fleur la nuit venue, se démarque de ses consœurs lycéennes émoustillées par les chuchotements du diable à leurs oreilles : « Les parfaites cherchaient la clé de chair ouvrant le monde. Dressées pour sourire comme certains chiens pour mordre, ces roses interchangeables composaient un bouquet mondain, laissant dans leur sillage la puanteur d’un parfum de luxe. J’étais cette rose noire qui sautait du bouquet ! ».

Le Clan Spinoza. Amsterdam, 1677. L’invention de la liberté, Maxime Rovere (2ème critique)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 10 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Flammarion

Le Clan Spinoza. Amsterdam, 1677. L’invention de la liberté, septembre 2017, 562 pages, 23,90 € . Ecrivain(s): Maxime Rovere Edition: Flammarion

 

« At nihilominus sentimus, experimurque, nos aeternos esse » (« nous sentons néanmoins et nous savons par expérience que nous sommes éternels »). Quel homme a pu écrire une phrase pareille et, ensuite, aller dormir, manger ou fumer une pipe ? Car Spinoza n’a pas utilisé credimus, « nous croyons » : la première secte religieuse venue ne propose pas moins que l’immortalité future à ses adhérents. Il a écrit « nous sentons » et « nous expérimentons », deux modalités bien précises de la connaissance. Il existe un mystère de Spinoza, analogue au mystère de Shakespeare. Quiconque a pratiqué ses livres a senti que les perspectives ouvertes par son œuvre excèdent la biographie du personnage, les quarante-cinq années qu’il vécut sur terre. Que Kant, qui posa des limites au savoir humain, bannit l’aventure métaphysique du champ des sciences, sépara ce qui était possible d’être connu et ce qui ne l’était pas, fut également le philosophe qui mena la vie la moins intéressante, répond à une congruité logique.

L’arpenteur des ténèbres, Antoni Casas Ros

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 09 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Le Castor Astral

L’arpenteur des ténèbres, janvier 2018, 327 pages, 19 € . Ecrivain(s): Antoni Casas Ros Edition: Le Castor Astral

 

La quatrième de couverture est suffisamment explicite, prometteuse, alléchante : on imagine déjà Antoni et Anca sillonner les États-Unis et le Mexique à la recherche de Toma Emin, l’écrivain mystérieux, qui refuse d’apparaître en public. On conçoit aisément que la quête sera longue et on l’espère palpitante et atypique à l’instar de nos deux amants : Antoni n’a-t-il pas été embauché par une étrange fondation pour laquelle il devra décrire le monde selon un pur critère esthétique ? Après avoir tagué son sexe en rouge sur bon nombre de murs new-yorkais, Anca ne peut décemment pas en rester là. Nul ne doute, enfin, que leur marginalité viendra contrarier le nouveau genre de terrorisme qui s’abat sur le monde.

Au début, tout se passe sans heurt : Antoni, l’écrivain qui n’avait jamais écrit un texte ailleurs que sur une ardoise effaçable, part à la découverte du monde avec son Olivetti Valentina rouge, fort d’un contrat d’un an et d’un salaire correct et régulier. Sa seule contrainte : un texte qu’il enverra chaque semaine à son employeur. Son choix personnel : une esthétique du chaos. Il rencontre Anca, la belle et fascinante cunt artist. Ensemble ils décident de retrouver Toma Emin et d’honorer l’engagement d’Antoni par l’envoi de textes croisés sur des sujets qu’ils tirent au sort. Quant à la menace terroriste, elle demeure distante, relayée par la télévision.

Nos débuts dans la vie, Patrick Modiano

Ecrit par Philippe Leuckx , le Mardi, 09 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Gallimard, Théâtre

Nos débuts dans la vie, octobre 2017, 96 pages, 12 € . Ecrivain(s): Patrick Modiano Edition: Gallimard

 

Première pièce du romancier français, nobélisé, Nos débuts dans la vie, qu’une date traverse – 19 septembre 1966 –, propose une théâtralisation d’éléments biographiques exposés dans Un pedigree (Gallimard, 2005). La pièce raconte les démêlés de Jean avec sa mère Elvire, comédienne de boulevard, et le compagnon de celle-ci, Caveux. Le quatrième personnage, Dominique, est une jeune comédienne qui répète du Tchékhov. Il ne faut pas être grand clerc pour lire les clés que fournit le livre autobiographique de 2005 : Elvire est la transposition de la mère du romancier, Louisa Colpeyn (née Colpijn), actrice de seconde zone, qui a surtout fait des tournées de théâtre dans les casinos des villes où l’on expédiait en pension forcée le futur écrivain, fugueur impénitent. Caveux, écrivain qui bride Jean, se moque de son travail d’écriture et ne fait pas une phrase sans citer les mérites de Sartre, c’est le bouillant Jean Cau, compagnon de la comédienne.

Ouvrir, Guillevic

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 09 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Gallimard

Ouvrir, décembre 2017, 352 pages, 25 € . Ecrivain(s): Eugène Guillevic Edition: Gallimard

 

Ouvrir, le recueil de textes de Guillevic que publient les éditions Gallimard en ce décembre 2017, est à la fois un livre et un portrait. Un livre bien sûr, car il rassemble les textes, proses ou poèmes publiés de façon éparse, qui vont de la période de formation à la maturité du poète. Et portrait aussi, car les textes réunis ici donnent à voir un ensemble d’œuvres qui fonctionne à la manière d’une sorte de description cubiste et dessine une image du poète, tout à la fois du grand poète que l’on connaît, mais aussi par des arêtes diverses et parfois nouvelles, petites touches qui font la représentation d’un homme vivant derrière l’œuvre poétique. Ainsi, qu’il s’agisse de l’amitié pour Elsa Triolet ou des peintres de l’entourage de l’écrivain, on est toujours en alerte et on suit le raisonnement de l’homme, non pas comme en une page, mais in vivo, dans l’atelier même du poète.