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Évasion, Benjamin Whitmer (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 20 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, USA, Roman, Gallmeister, La rentrée littéraire

Évasion (Old Lonesome), septembre 2018, trad. américain Jacques Mailhos, 404 pages, 23,50 € . Ecrivain(s): Benjamin Whitmer Edition: Gallmeister

 

Benjamin Whitmer nous fait, avec ce roman, un exercice de style. Il pose tous les codes du roman noir et en extrait un monument classique, hommage au genre et aux grands auteurs qui l’ont illustré. On pense à Goodis, Hammett, Lee Burke. C’est un pied-de-nez aussi aux auteurs modernes ou post modernes (comme ils disent) du genre. Pas de chichis, pas de maniérisme qui veut bousculer les codes pour bousculer les codes, pas de polices de caractères différentes et autres fantaisies agaçantes. Whitmer est un maître du roman noir et il l’affirme, haut et fort.

Un groupe de prisonniers évadés courent dans la nature. A cause des conditions climatiques épouvantables – tempête de neige interminable – ils ne peuvent aller bien loin. Ils se réfugient dans diverses maisons voisines de la prison dont ils sortent. A leurs trousses, matons, flics et journalistes à la recherche d’un scoop. Et une femme, celle de Mopar, l’un des évadés. Tous, fuyards et traqueurs, se meuvent dans un monde fantomatique, ouateux, où rien ne se voit. On devine à peine les silhouettes. Impossible de les identifier à vue.

Mauvaise passe, Clémentine Haenel (Par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 20 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, La rentrée littéraire, L'Arpenteur (Gallimard)

Mauvaise passe, août 2018, 128 pages, 11,50 € . Ecrivain(s): Clémentine Haenel Edition: L'Arpenteur (Gallimard)

 

« Je conçois de le tuer, lui. Tuer celui qu’il est quand il se fait sombre et cassant, celui qui m’inquiète trop : quand il n’est plus en contact avec la vie, que ça le rend hostile. J’ai des sursauts de haine, mes doigts glissent le long de mes hanches et râpent ; ça colle et ça claque. J’en ai marre de ces mains qui sont des fontaines ».

Mauvaise passe est un roman électrique, violent, tremblant, hurlant. Un petit livre écrit au scalpel qui déchire le monde et l’art littéraire, et que pourrait saluer Georges Bataille. Mauvaise passe, comme on le dirait d’un corps marchandé, d’un corps qui se livre aux déchaînements des hommes – Je nettoie les plaies que la nuit a laissées sur mes côtes, et regarde mes seins, qui ont bleui–, ou d’un navire qui se risque dans un chenal de tous les dangers. Mauvaise passe est un roman qui sent l’alcool, le tabac, et le sperme, un roman qui se livre dans l’errance, et qui claque comme une paire de gifles, des coups et des mots. Un roman souffrant, et qui s’offre, comme le revendique la narratrice, un roman échevelé, glacé et glacial.

Hiver à Sokcho, Élisa Shua Dusapin (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 20 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Folio (Gallimard)

Hiver à Sokcho, Folio, août 2018, 160 pages, 6,60 € . Ecrivain(s): Elisa Shua Dusapin Edition: Folio (Gallimard)

 

Quelle surprise ! Un roman sans surprise ! Une autoroute littéraire sur laquelle on pénètre aussi facilement qu’on en sort. Hiver à Sokcho, publié en 2016 et lauréat du prix Robert Walser, se classe parmi les livres ordinaires, indispensables au mouvement perpétuel caractérisant la sédimentation du lit tourbeux de la littérature jetable.

Un dessinateur français se rend en Corée du Sud dans une ville portuaire proche de la frontière avec le frère ennemi : Sokcho. Il s’installe dans une pension où, aléa de la vie, travaille la narratrice. Suivez mon regard… Inutile de préciser que, dès la première page, on devine la suite inéluctable de cette rencontre entre ces deux oiseaux perdus dans une contrée endormie aux hivers rigoureux. Toc toc, nubile vénusté, je suis le prince ténébreux, je suis ici pour te sauver de ta misère et t’arracher à la morosité de ton quotidien… Que nenni, braves gens !

Si, Lise Marzouk (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 20 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Gallimard

Si, mars 2018, 320 pages, 21 € . Ecrivain(s): Lise Marzouk Edition: Gallimard

 

Lise Marzouk est la cervoliste – les phrases sont, dans la façon qu’elles ont de se tenir ensemble, le cerf-volant – creusant, autant que parcourant en tous sens le ciel si bleu de sa douleur.

Page après page, il s’agit pour elle de trouver, dans l’écriture, – non péniblement mais par la grâce, funambulesque, donnée par l’amour –, la bonne distance, face à l’essentiel : « Il s’agit de l’essentiel après tout, il s’agit de mon fils ». Dans la lignée de Mallarmé et de son si délicat Pour un tombeau d’Anatole (introduction et notes de Jean-Pierre Richard, Points, collection Poésie, 2006).

Si est ainsi, d’abord, le « témoignage » bouleversant de l’expérience d’une mère, devant l’inexorable et l’assourdissant d’un péril, d’une détresse. Face à laquelle le langage demeure impuissant. Et les rêves eux-mêmes et les espoirs les plus fous : tous perdants, faibles, malhabiles devant l’inflexibilité du réel… Une détresse face à laquelle seul, demeure le pouvoir – infini – de l’amour : « Mes bras te seront un rempart supplémentaire pour que tu puisses rentrer au plus profond de toi-même et t’y tapir en secret. J’embrasserai ton pourtour ».

Marguerite Duras, Romane Fostier (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 19 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Folio (Gallimard)

Marguerite Duras, septembre 2018, 304 pages, 9,40 € . Ecrivain(s): Romane Fostier Edition: Folio (Gallimard)

 

Les Incursions secrètes de Duras

Dans l’œuvre de Duras chaque mot est une incantation – celui qui appelle l’esprit le fait apparaître – et l’auteure fit jaillir des lieux secrets contre lesquels on se penche, au bord de rien. Il y a là des nids d’errance, des espaces de repli qui sont comme des angles morts du monde à l’intérieur de soi.

Et Romane Fostier en remonte l’histoire à travers celle de Duras – de l’enfance rebelle en Indochine jusqu’à sa retraite à Neauphle-le-Château. Pas de scoop dans cette biographie mais cette façon de montrer comment les bourgeons portent des écailles pour renvoyer la lumière en éclats. Le chemin de Duras est un espace aux lisières presque closes, une sorte d’utopie dont l’accès est blotti derrière des paupières où se cachent bien des douleurs.

La biographe les pénètre pour montrer comment la romancière et cinéaste sut lâcher les freins, fendre l’œuf du monde, s’inclure dans l’élan jusqu’à pulvériser les restrictions du regard, accueillir l’éperdu dans la chambre flottante de l’esprit rebelle et acéré.