Plus que tout autre, la France est une nation littéraire : dans la longue durée, au moins, de la monarchie, elle associa l’émergence et la consolidation de son État-nation à un intérêt soutenu pour les lettres. L’Italie et l’Allemagne sont des nations récentes ; ni la Grande-Bretagne, ni l’Espagne, même si elles eurent naturellement de très grands écrivains, ne donnèrent l’exemple d’États où le domaine politique et le champ littéraire se soutinrent de manière réciproque, comme les arc-boutants des cathédrales. La monarchie espagnole, se prétendît-elle universelle, ne s’appuya jamais sur Cervantès, Calderón ou Lope de Vega, entre autres raisons parce que jamais Madrid n’ambitionna de récréer dans la péninsule un âge d’or augustéen. Le regretté Marc Fumaroli a consacré des pages admirables à cette singularité. L’alliance des lettres, de l’Église et de la monarchie culmina au XVIIe siècle, mêlant génie littéraire (qui est en principe de toutes les époques), primauté de la langue française et absolutisme politique ; ce dernier, on doit le reconnaître et quelle que soit sa mauvaise réputation, semblerait très inoffensif à côté des poisons que le XXe siècle secréta. Non sans mal, cette situation singulière survécut au séisme de la Révolution, qui abattit tant d’édifices vénérables, et la France demeura cette « vieille nation littéraire ». Mais le climat avait changé. La virulence avec laquelle Victor Hugo s’en prit à Napoléon III eût été inimaginable pour Fénelon et même pour Voltaire, pourtant lui aussi exilé et condamné à vivre en Prusse ou en Lorraine, alors un duché indépendant. Entre Louis XIV ou Louis XV et Napoléon III, il y avait tout l’abîme qui séparait un monarque de droit divin d’un empereur ratifiant par un coup d’État une élection démocratique. La dyade De Gaulle/Malraux fut le dernier exemple d’une assocation entre un grand politique et un grand auteur, le Général lui-même, « qui s’exprimait et écrivait en un style s’inscrivant dans la tradition de la grande phrase française » (p. 29) ayant été un écrivain de race. « La France de De Gaulle était encore celle de Péguy, Bernanos, Claudel, Malraux, soit la continuation républicaine de la France royale dont la langue était le vecteur et l’étendard » (p. 16).