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Essais

Technique du coup d’état, Curzio Malaparte (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 29 Juin 2022. , dans Essais, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Grasset, En Vitrine

Technique du coup d’état, Curzio Malaparte, Grasset, Les Cahiers Rouges, mars 2022, trad. italien, Juliette Bertrand, 216 pages, 9,90 € . Ecrivain(s): Curzio Malaparte Edition: Grasset

« Je hais ce livre. Je le hais de tout mon cœur. Il m’a donné la gloire, cette pauvre chose qu’on appelle la gloire, mais il est en même temps à l’origine de toutes mes misères ». Ainsi Malaparte ouvre-t-il une préface rédigée en 1948 pour la réédition de Technique du coup d’état, à l’occasion du centenaire du Manifeste communiste ; il est vrai que ce bref essai, publié d’abord en France en 1931, aura connu nombre d’avanies, de l’interdiction en Italie au bûcher hitlérien, et en aura valu de multiples à son auteur, persécuté par Mussolini – alors que Malaparte fut du fascisme de la première heure, en lequel il voyait le levier nécessaire à la révolution sociale qu’il espérait. Puis la réalité du régime mussolinien, son embourgeoisement, sa brutalité bête…

Mais pourquoi tant de haine ? Parce que Malaparte est clairvoyant, parce qu’il se fait historien du présent en analysant sept coups d’état contemporains, plus un vieux d’un peu plus d’un siècle alors, celui 18 Brumaire, afin de démontrer que prendre le pouvoir à l’époque moderne consiste à suivre « la nouveauté introduite par Trotski dans la tactique insurrectionnelle [:] négliger absolument la situation générale du pays ». Ce faisant, Malaparte se met à dos les communistes et les fascistes, et puisqu’il analyse le rapport au pouvoir d’Hitler avant que celui-ci l’ait pris, il en vient à prédire l’avenir (l’élimination de la SA) en suivant une logique simple et moderne. En cela, il est agaçant, du moins pour ceux qui ont pris le pouvoir.

Précis de Foutriquet, Pierre Boutang (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 27 Juin 2022. , dans Essais, Les Livres, Recensions, La Une Livres

Précis de Foutriquet, Pierre Boutang, éditions Les Provinciales, mars 2022, 190 pages, 18 €

 

La campagne présidentielle de 1981 opposa, le tri étant fait des candidats plus ou moins fantaisistes dont personne, pas même eux, ne pensait qu’ils pussent atteindre le second tour (Huguette Bouchardeau, Arlette Laguiller, Marie-France Garaud, Michel Crépeau, Brice Lalonde, etc.), le président de la République sortant, Valéry Giscard d’Estaing, à son adversaire socialiste, François Mitterrand. Dire que l’un était de droite et l’autre de gauche eût été aller vite en besogne tant, à cette époque déjà, ces repères idéologiques a priori simples avaient commencé à se brouiller. Mitterrand était parvenu à s’imposer comme le champion des socialistes, en faisant oublier qu’il n’était pas issu de leurs rangs et en jetant le voile de l’oubli (qui se déchirera plus tard) sur les amitiés et les engagements de sa jeunesse. Quant à Giscard, aucun droitard digne de ce nom ne pouvait le considérer comme un des siens. Droitard, maurrassien, monarchiste, Pierre Boutang le fut autant qu’on pouvait l’être, qui dirigea jusqu’en 1967 un hebdomadaire, La Nation française, où s’exprimèrent des écrivains aussi doués qu’Antoine Blondin, Roger Nimier, Philippe Ariès ou Louis Pauwels.

Reconnaître le faux, Umberto Eco (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 22 Juin 2022. , dans Essais, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Grasset, Italie

Reconnaître le faux, mars 2022, trad. italien Myriem Bouzaher, 64 pages, 6 € . Ecrivain(s): Umberto Eco Edition: Grasset

 

Dans l’œuvre du sémioticien qu’était Umberto Eco, la question du faux est centrale, ceci depuis au moins son Traité de sémiotique générale (1975) – d’ailleurs, l’auteur le mentionne lui-même dès les premiers mots de la présente conférence : il y disait que « nous devrions considérer comme signe tout ce qui peut être utilisé pour mentir ». Mais il précise aussitôt, nuançant, et cela est d’importance à toute époque : dire le faux n’est pas mentir, ni falsifier, et mentir n’est pas falsifier. Néanmoins, le faux est bel et bien au centre de ses préoccupations, comme le sait quiconque a lu Le Nom de la Rose (1980) ou les essais réunis en français sous le titre La Guerre du faux (1985) – le faux, parce que peut-être la falsification présente un rapport bien plus biaisé à la vérité que le mensonge.

L’argument de vente du présent opuscule est bien sûr lié à l’actualité : à l’époque des « fake news », relire Eco est indispensable. À ceci près que celui-ci inciterait plutôt à relire Machiavel, Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, Bacon, Benedetto Croce ou Baltasar Gracián – mais pas Kant, du moins dans le présent contexte, dû à « la capacité que ce grand homme avait de dire de temps en temps des âneries ».

La Pensée de Carl Schmitt (1888-1985), David Cumin (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 30 Mai 2022. , dans Essais, Les Livres, Critiques, La Une Livres, L'Harmattan

La Pensée de Carl Schmitt (1888-1985), David Cumin, décembre 2021, 1020 pages, 2 volumes, 45 €, 42 € Edition: L'Harmattan

 

Dans un volume hommage à George Steiner (Avec George Steiner, Les chemins de la culture, Albin-Michel, 2010, p.96), Jeffrey Mehlman a raconté comment, en 1979, le philosophe et talmudiste Jacob Taubes (1923-1987), fils du grand-rabbin de Zurich, passa les fêtes du Nouvel An juif en compagnie d’un antisémite notoire, qui « était, hélas, le grand penseur politique du XXe siècle ». Comme avec le fameux « Victor Hugo, hélas ! » de Gide, tout est dans l’interjection.

À l’instar de Heidegger, avec qui il possède plus d’un point commun (entre autres le goût de la poésie – il fut fasciné par l’immense épopée de Theodor Däubler, Nordlicht, qu’il qualifiait de « grand cours d’eau qui emporte tout sur son passage : du limon, des troncs d’arbres, des chats crevés, mais aussi des pépites d’or », propos cité par Nicolaus Sombart, Chronique d’une jeunesse berlinoise, trad. O. Mannoni, Quai Voltaire, 1992, p.308), Carl Schmitt – c’est de lui qu’il s’agissait – se tient à la limite entre canonisation et exécration.

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 23 Mai 2022. , dans Essais, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck, Éditions du Sandre, mars 2022, 102 pages, 9 €

 

Une silhouette voûtée par l’âge appuyée sur une canne de bois. Une longue barbe blanche, des yeux d’enfant derrière des lunettes à monture métallique, l’ébauche peut-être d’un sourire. Un vêtement qui ressemble à une robe de bure, le capuchon relevé sur la tête. L’homme parlait aux plantes, distillait de l’eau-de-vie et rédigeait dans la solitude des milliers de pages dont il brûla une partie. Un personnage à mi-chemin entre Merlin et un rabbin de l’ancienne Russie, d’où était venu son père (disparu dans les chambres d’Auschwitz). Ainsi apparaissait, sur une des dernières photos qui aient été prises de son vivant, Alexandre Grothendieck (disparu en 2014), médaille Fields (le Prix Nobel des mathématiciens) 1966.

Comme le sont les recherches des mathématiciens de premier plan, les travaux scientifiques d’Alexandre Grothendieck demeurent obscurs au profane. Son évolution intellectuelle fut en revanche limpide, à défaut d’être linéaire. Né en 1928, il grandit dans un milieu libertaire et marginal.