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Les Chroniques

Onde générale, Jean Daive (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 30 Septembre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Onde générale, Jean Daive, Flammarion, coll. Poésie-Flammarion, 2011, 277 pages, 18 €

 

« Comment s’appelle / ce qui désigne / les opérations d’anéantissement ? », s’interrogeait Jean Daive dans Le Retour passeur (P.O.L.). Dans Onde générale, magnifique livre de poèmes, il ne cherche pas à répondre à cette question, mais lui donne corps singulièrement, expérimentant par l’écriture une façon d’être continûment « face [au] paysage /du pourrissement ». Toujours, pour les corps portés par le poème, il s’agit de se tenir dans l’effacement. « L’ombre graminée des corps / goûte la mélancolie / de la décomposition », ainsi qu’il était dit dans Le Retour passeur, recueil portant en lui l’onde d’Onde générale. « Le trou noir des visages » (Le Retour passeur) s’approfondit ainsi en « large trou / à la place du corps » (Onde générale).

Cette disparition du corps renvoie à l’idée ancestrale de sacrifice : « [l]e corps […] / le sacrifice ne peut manquer de le dévorer ». La sauvagerie immémoriale s’élabore selon des rites : « Une échelle sera lit d’agonie / avec femme attachée / qui plonge dans les flammes ». Elle est civilisationnelle, c’est pourquoi elle est constamment approchable puisqu’à tout instant nous sommes plongés dans la civilisation :

Spectres balkaniques, Un voyage à travers l’histoire, Robert D. Kaplan (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 29 Septembre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Spectres balkaniques, Un voyage à travers l’histoire, Robert D. Kaplan, Buchet-Chastel, 2018, trad. anglais (USA) Odile Demange, 492 pages, 26 €

 

Journaliste américain, Robert D. Kaplan a parcouru la péninsule balkanique « à l’ancienne », ce qui ne veut pas dire qu’il a voyagé à pied ou à cheval, mais qu’il avait fait ce qu’on faisait en général aux XVIIIe et XIXe siècles, avant de partir et parfois même sur la route : on lisait ce que des voyageurs du passé avaient écrit, ce qui permettait d’affiner le regard, d’enrichir les impressions et, sur place, de les confronter à celles des devanciers. Kaplan avait pris comme viatiques Entre fleuve et forêt de Patrick Leigh Fermor et, surtout, Agneau noir et faucon gris de dame Rebecca West (1941), un ouvrage qui mit soixante ans à être traduit en français et qui est à présent épuisé… On pourrait reprocher à Kaplan de contempler le présent avec les lunettes du passé, mais s’il y a bien une zone de l’Europe où le poids des siècles écoulés, des haines recuites et des rancœurs immémoriales accumulées se fait constamment sentir, ce sont les Balkans, sorte d’angle mort de l’Europe, dont on ne parle qu’à l’occasion d’événements tragiques.

Une brûlante usure, Gérard Bocholier (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 28 Septembre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Une brûlante usure, Gérard Bocholier, éditions Le Silence qui roule, août 2020, 147 pages, 15 €

 

Poème d’attente

Dire quelques mots de ce livre que Gérard Bocholier publie récemment, ouvrage qui se présente sous la forme d’un journal, où l’auteur indique simplement les mois successifs durant les deux années 2016 et 2017 en tête de chapitre, serait, comme en une tentation et pour le meilleur, ajouter, continuer, l’augmenter par la propre littérature intérieure du lecteur. Du reste, l’auteur lui-même s’y autorise, en poursuivant parfois l’idée d’un autre poète par ses mots à lui. Ainsi, les deux pensées se confondent : l’écrivain et le liseur – sachant que l’écrivain est toujours un liseur.

Cela dit, ce qui est essentiel, c’est l’œuvre, c’est ce journal mélancolique, et comme on le dirait d’une image photographique, légèrement sépia, tournant parfois à l’autochrome. Oui, la mort, et le temps qui a passé, la durée incertaine qui reste, les grandes dates de l’existence qui s’effilochent, pour ne garder du souvenir que des bribes, des fragments, des petits morceaux dont la valeur est bel et bien celle d’une matière friable, feuilles jaunies trouvées dans le pli d’un vieux livre.

Le Grand Meaulnes, suivi de Choix de lettres, de documents et d’esquisses, Alain-Fournier en La Pléiade (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein , le Jeudi, 24 Septembre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, En Vitrine

Le Grand Meaulnes, suivi de Choix de lettres, de documents et d’esquisses, Alain-Fournier, La Pléiade, mars 2020, 640 pages, 48 €

C’est au collège que beaucoup d’entre nous ont découvert Le Grand Meaulnes, ce roman unique et mystérieux d’Alain-Fournier mort dans sa prime jeunesse et dont l’ouvrage n’a cessé d’être traduit, a circulé dans le monde entier et dont le succès n’a jamais cessé. Nous en avons retenu une première lecture. Nous sommes nombreux à avoir rêvé sur cette poursuite inlassable d’un lieu étrange et de ces personnages fantomatiques après lesquels Le Grand Meaulnes va partir en quête. Nous avons fantasmé sur ce château fascinant et extravagant de « La Belle au Bois Dormant » et nous avons suivi avec exaltation ce voyage initiatique sans vraiment en saisir toute la complexité.

Les éditions de La Pléiade nous en offrent une nouvelle présentation et peut-être une approche plus moderne et plus complexe de ce roman. Cette nouvelle parution est enrichie d’une préface érudite de Philippe Berthier qui nous en propose une autre approche, étoffée de notes judicieuses, augmentée de lettres et de documents inédits, de premières esquisses du roman. A cela viennent s’ajouter les étapes de la publication et plusieurs critiques concernant la réception de l’ouvrage, une biographie d’Alain Fournier que complète un important choix bibliographique consacrée à l’étude de ce roman.

Les nouveaux matériaux du théâtre, Dir. Joseph Danan, Catherine Naugrette (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 23 Septembre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Les nouveaux matériaux du théâtre, Dir. Joseph Danan, Catherine Naugrette, Presses Sorbonne Nouvelle, Coll. Registres, 2018, 181 pages, 21,50 €

Écouté religieusement par un Platon partageant avec Jacques Attali la plasticité d’une mémoire prodigieuse, Socrate, dans Ion, interroge ainsi un rhapsode : « Quand tu déclames à la perfection des vers épiques et frappes au plus haut point ceux qui te regardent, que tu chantes Ulysse sautant sur le seuil de sa maison, et, s’étant fait reconnaître par les prétendants, répandant les flèches à ses pieds, ou Achille s’élançant à la poursuite d’Hector ou l’un de ces passages qui suscitent la compassion, sur Andromaque, sur Hécube, sur Priam, as-tu alors toute ta raison, ou bien ne te sens-tu pas hors de toi ? et ton âme, inspirée par le dieu, ne croit-elle pas se trouver en présence des événements dont tu parles, qu’ils se déroulent à Ithaque, à Troie, et quel que soit l’endroit que décrivent les vers que tu déclames ? ».

Et Ion de répondre : « Quelle clarté je vois, Socrate, dans l’indication que tu me donnes ! Je vais te parler, vois-tu, sans rien dissimuler. En effet, chaque fois que je dis quelque chose qui suscite la compassion, mes yeux se remplissent de larmes ; mais, quand c’est quelque chose d’effrayant ou de terrible, la peur me fait dresser les cheveux et mon cœur se met à sauter ».