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Les Chroniques

Une correspondance privée, Lawrence Durrell, Henry Miller (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 30 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

 

Miller et Durrell, deux poètes hors-la-loi

Lorsque débute leur correspondance en 1935, Henry Miller l’américain a 43 ans, Lawrence Durrell l’indo-anglais 23. Ces deux écrivains encore en herbe se sont récemment arrachés au carcan puritain anglo-saxon : Miller se livre à une bohème insouciante et artistique à Paris tandis que Durrell s’est isolé à Corfou avec sa femme. L’année précédente, Miller a publié son premier roman Tropique du Cancer. Interdit aux Etats-Unis pour obscénité, ce roman sauvage et décomplexé à la fibre autobiographique répand lentement son odeur de sulfure dans le milieu littéraire. Durrell, subjugué par cette rhapsodie lyrique, écrit à Miller pour lui témoigner son admiration : « Pour moi, c’est sans conteste le seul ouvrage digne de l’homme dont ce siècle puisse se vanter. J’ai envie de gueuler bravo ! Depuis la première ligne, et ça n’est pas seulement une grosse claque littéraire et artistique sur le ventre de tout un chacun, c’est un bouquin qui fixe sur le papier le sang et les tripes de notre époque. Je n’ai jamais rien lu de pareil ». Fervent épistolier, Miller lui répond, initiant ainsi une correspondance et une amitié fondée sur une connivence loyale et un individualisme luminescent.

Logiques des modernisations stérilisantes (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Jeudi, 30 Mai 2019. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

La décrépitude du monde actuel sonne le glas des mythologies modernistes. Le vieux néolibéralisme, fondé dans les années trente par l’américain Walter Lippmann, profitant de l’épuisement des idéologies politiques, s’empare désormais des structures étatiques pour les vider de leur substance sociale et les pervertir par la loi du marché. S’imposent des réformes drastiques, sous prétexte de modernisations incontournables, qui légitiment le partage de la société entre des masses paupérisées, servilisées par des techniques sophistiquées de manipulation médiatique et de conditionnement psychologique d’une part, et d’autre part des accumulations financières immenses, devenues ingérables à force d’être occultes. L’éducation s’organise comme une « fabrique du consentement » qui inculque l’adaptabilité, la flexibilité, la mobilité. « Pour mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les évènements » (Walter Lippmann, Public Opinion, 1922). S’évacue l’esprit critique comme vaine élucubration philosophique. D’un côté des réalités sociales chaotiques, et d’un autre côté des rationalités technocratiques déconnectées de la vie quotidienne.

Monsieur Stark, Pierre Girard (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mercredi, 29 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Monsieur Stark, Pierre Girard, éd. L’Arbre vengeur, 2014, 139 pages, 9 €

 

Ce livre m’a été offert par un ami – il faut dire qu’Henri se passionne, depuis quarante ans, pour les écrivains oubliés. Pierre Girard (Genève 1892-1956) en est un ; il l’était en tout cas pour moi jusqu’ici.

Après dix ans comme agent de change (il y a dans sa vie et dans ce livre quelque chose de Kafka), Pierre Girard se donne entièrement à l’écriture : poèmes, chroniques (dans le Journal de Genève et La Gazette de Lausanne, ou à la radio), romans et nouvelles.

Ne quittant guère Genève qui sert de cadre à ses écrits, il fait figure de solitaire, même s’il côtoie Valéry Larbaud et se lie d’amitié avec lui ; même s’il aime venir quelquefois à Paris – il y croise Paul Valéry, James Joyce, Léon-Paul Fargue, et d’autres.

Autre remarque liminaire : vous me pardonnerez l’excès de citations – je ne vois, en fait, guère mieux que d’y recourir, tant ce livre regorge de phrases savoureuses.

Mais foin de ces prolégomènes, venons-en à Monsieur Stark (août 1938)… je vous sens bouillir d’impatience.

Surface, Olivier Norek (par Mélanie Talcott)

Ecrit par Mélanie Talcott , le Mardi, 28 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Surface, Olivier Norek, Michel Lafon, avril 2019, 424 pages, 19,95

 

Le dernier Norek, Surface, porté aux nues avant même sa publication, vaut-il cet hommage péremptoire ? Qualifié de meilleur polar 2019. Encensé par la plupart des chroniqueurs littéraires médiatiques et autres blogueurs.

Tous les ingrédients classiques sont là pour faire prendre la mayonnaise.

– Un flic tragique, cette fois-ci une femme, Noémie Chastain, talentueuse capitaine de la PJ  – ex 36 quai des orfèvres – à la brigade des stups, au caractère professionnellement en acier trempé, avec ses fêlures intimes, son besoin d’être aimée et reconnue dans sa féminité.

– La cohésion apparente d’une équipe, avec ses coups durs qui la soudent ou la font éclater – dans ce cas, le visage de Noémie Chastain dévasté par le flingue d’un dealer. Entre les très rares qui la soutiennent et ceux qui, incapables d’assumer la vision horrifique de sa « gueule cassée », désormais, elle fout les chocottes. A son compagnon, flic lui aussi, qui se barre sans rien dire. A sa hiérarchie qui voit désormais en elle le témoignage cafardeux et traumatisant de ce qui peut arriver à n’importe quel flic.

Salomé, Cédric Demangeot / Woyzeck, Georg Büchner (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 27 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

 

Crimes

à propos de deux livres aux éditions du Geste

Salomé, Cédric Demangeot, février 2019, ill. Ena Lindenbaur, 128 pages, 15 €

Woyzeck, Georg Büchner, février 2019, trad. Jérôme Thélot, 120 pages, 15 €

 

La jeune maison des éditions du Geste publie en ce début d’année deux textes qui se recoupent à certains égards. D’une part, la pièce de Cédric Demangeot et aussi le texte très célèbre du Woyzeck de Büchner que l’on ne présente plus, ici dans une nouvelle traduction aventureuse. Là un crime mythique, celui de Salomé, et ici un meurtre qui a laissé une trace profonde dans la littérature théâtrale, le meurtre que perpètre Woyzeck.