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La Une CED

Nostalgie coloniale et diversité culturelle dans la mode parisienne (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Mercredi, 14 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Trois cents rues et bâtiments publics parisiens portent encore des noms célébrant la légende coloniale (Didier Epsztajn, Guide du Paris colonial et des banlieues, Editions Syllepse, 2018). La toponymie s’accroche à la postérité comme une mémoire honteuse, mais toujours présente. Les dénominations exotiques rappellent subliminalement les possessions françaises, les conquêtes épiques des territoires barbares, les glorieuses expéditions civilisatrices. « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire » (Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, éditions François Maspero, 1961). Et pourtant, cette même histoire grouille de résistances, de révoltes, de luttes de libération. Quelques figures emblématiques sont, tardivement, immortalisées sur les plaques bleues, l’abolitionniste modéré Victor Schœlcher,le colonel Louis Delgrès, commandant de Basse-Terre, déserteur de l’armée pour combattre les troupes bonapartistes voulant rétablir l’esclavage, l’Emir Abd El Kader, Toussaint Louverture. « Peuple français, tu as tout vu / Oui, tout vu de tes propres yeux / Et maintenant vas-tu parler ? / Et maintenant vas-tu te taire ? » (Kateb Yacine, La Gueule du loup, 17 Octobre 1961).

Suites chromatiques, Jacques Sicard (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 14 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Suites chromatiques, Jacques Sicard, Tinbad, octobre 2018, 152 pages, 16 €

Lecture au carré

Je commencerai ma chronique sur les Suites chromatiques de Jacques Sicard en m’appuyant sur ce que j’ai été comme lecteur de cet ouvrage sobre, bien écrit et qui permet le rêve, chose qui échappe à la conscience de l’auteur, le dépasse. Et cette position est celle que j’appelle du lecteur au carré dans laquelle j’oscillais sans cesse devant ces dix fois dix suites de courts textes, auprès desquels le liseur est rendu actif, vigilant, éveillé. Qu’il s’agisse de musique, de peinture ou de cinéma, toujours le poème de Jacques Sicard sollicite une sorte d’inquiétude (d’intranquillité serait peut-être un meilleur mot), d’inconfort propre à convoquer la culture mienne pour suivre à la fois ce que le poème décrit et vise, grâce à une espèce de décalage. Oui, un instant d’adaptation. Une musique du poème qu’il faut synchroniser. Ainsi, je ne sais si j’ai lu un témoignage devant une œuvre soumise à la cadence du poème, ou si je me suis trouvé devant un poème-œuvre en soi. Quel chemin suivre dans le tableau, dans la diégèse de tel autre film, à quel moment franchit-on avec l’auteur le scat de la suite chromatique pour s’abîmer dans ce poème devenu musique ? Le lecteur est ainsi dans une position oblique, décentrée, distanciée à la manière peut-être de l’acteur brechtien, qui prend distance dans son jeu d’acteur.

Le train d’Erlingen, Boualem Sansal, et un entretien avec l'auteur (par Nadia Agsous)

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 13 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Livres, Les Dossiers, Entretiens

 

La locomotive de l’apocalypse

Ute Von Ebert, une riche héritièreà la tête de « l’un des plus grands empires financiers et industriels du monde depuis 2 siècles », habite la ville d’Erlingen en Allemagne. Alors que la ville est plongée dans un marasme total ; pendant que la population d’Erlingen a sombré dans une hystérie paralysante, Ute écrit des lettres à sa fille Hannah qui vit à Londres. La vision du monde qu’elle décrit est sombre et profondément pessimiste. L’incertitude et l’attente d’un hypothétique train semblent rythmer le désespoir de la population d’Erlingen.

En France, dans le département du neuf trois, en Seine-Saint-Denis, Léa écrit à « sa maman chérie qui est au ciel ». Elisabeth Potier, professeure d’histoire à la retraite, est décédée à la suite d’une attaque, dans le métro, par quatre jeunes islamistes. Léa qui réside à Londres achève le roman commencé par sa mère.

Sur deux quatrains de Jean Sénac (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Lundi, 12 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« J’écris mes poèmes sur ta bouche.

(…)

Je n’en finis plus de m’aimer sur tes lèvres »

 

Je voudrais parler de Jean Sénac. Je voudrais parler du cinquième fragment (ou cinquième poème) de son recueil Diwân du MôleDiwân du Môle comprend quatre-vingt-quatorze poèmes (ou fragments). Treize d’entre eux ont été publiés en 1959. La version ultime de l’ensemble a été déposée à la Bibliothèque nationale d’Alger (fonds Sénac) et, malgré deux projets en 1965 et 1967-68, n’est jamais parue du vivant de l’auteur. Je dois ces renseignements à Hamid-Nacer Khodja qui fut l’infatigable ami de Sénac et qui a joué un rôle déterminant dans la survie de son œuvre (1).

Libre à elles. Le choix de ne pas être mère, Laurence Santantonios (par Robert Sctrick)

Ecrit par Robert Sctrick , le Vendredi, 09 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Libre à elles. Le choix de ne pas être mère, Laurence Santantonios, éd. Mauconduit, octobre 2018, 224 pages, 18,50 €

Soyons francs : qui d’entre nous, sauf sous la contrainte, s’aventurerait à écrire Du bon usage de la liberté ? C’est que la liberté n’est pas affaire d’usage, mais de métaphysique. Le héron croit qu’il l’exerce quand il repousse le moment de son repas : il ne pèse même pas le pour et le contre, rien pendant un temps n’est assez bon pour lui, voilà tout. Au-dessus de sa forfanterie, nous dit le fabuliste, une loi supérieure lui fera oublier, à sa courte honte, ses faux-fuyants : la faim. Ainsi, on ne peut pas ne pas vouloir ? Le législateur le dit bien un peu, qu’il est là pour refréner : pas trop vite, pas trop imbibé, pas en force… Libre à ellesfait, en filigrane, un inventaire bien plus consistant de tous les freins qu’on se donne et qu’on peut s’inventer, indépendamment du législateur, pour contrebalancer des démons supposés, qu’on les appelle envie, caprice, besoin, vocation, que sais-je. Instinct est un peu à part, parce que le mot est ravalé : chez nous autres humains, le culturel a un tel poids que, dès que l’inné est à l’œuvre, la sublimation pointe son nez. Si le héron sublimait, il serait chef étoilé, au lieu d’être un maillon sur la chaîne alimentaire, et vous enseignerait que la tanche n’est bonne qu’en saison, relevée d’un filet de ceci et de quatre grains de cela, et que la meilleure est cuisinée dans telle petite rue du Marais. Et la liberté de concevoir dans tout ça ?