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La Une CED

Les Aventures d'une jeune fille noire, Bernard Shaw (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Vendredi, 20 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Bernard SHAW - Les Aventures d'une jeune fille noire - traduit de l'anglais par Antoine Lafarge - Arfuyen , 128 pages, janvier 2026, 14€

George Bernard Shaw (1856-1950), est une étrange version mystique de l'humour anglais. "Heathen mystic" (= mystique païen) disait de lui Chesterton, son (tout aussi remuant) collègue. Le genre d'homme capable à la fois de sérieusement viser à "coopérer avec la Volonté du Monde" - parce que l'immense processus "évolutionnaire", comme dit l'anglais, est pour lui Dieu même, et de mettre en œuvre une jubilatoire et cinglante ironie, comme dans l'anecdote célèbre : un soir, au milieu d'un torrent d'applaudissements saluant les acteurs, un spectateur siffle sa pièce. Shaw, qui est dans la salle, le repère et lui dit :"Je suis bien de votre avis, mais contre tout le monde, que pouvons-nous faire, à deux ?". Voilà l'homme. Et, mariant en effet facétie et dévotion, il écrit un jour à son amie Dame Laurentia Machlachlan, mère abbesse de Stanbrook, ceci :"Quant à moi, si j'essaie de me glisser au Paradis, derrière vous, l'on vous y recevra avec tant de joie, que l'on ne remarquera pas ma présence". Mais justement ils eurent à y entrer séparément, car à la parution même de cette incisive nouvelle (The Adventures of the Black Girl in her Search for God), qui fit scandale, même hors des milieux ecclésiastiques, la mère abbesse le somme, en vain, de faire retirer son livre de la vente et venir faire retraite expiatrice - double invitation qu'évidemment il déclinera.

Guerre & guerre, Laszlo Krasznahorkai (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera , le Jeudi, 19 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Pays de l'Est, Babel (Actes Sud)

Laszlo Krasznahorkai, Guerre & guerre, éd Babel, 338 pp, 9,30€

 

Lisons un Nobel, ça donne à lire le monde lointain, et celui, si proche des révolutions littéraires que Nobel n’ennoblit pas à chaque fois (LF Céline, Thomas Bernhard, Beckett).

Comment approcher László Krasznahorkai ?

Le lire suffit. Pas seulement le lire, se faire engloutir, se laisser couler, risquer la noyade, et se surprendre, remonter, mieux, voler ! Krasznahorkai ferait s’envoler un non-nageur au fond de n’importe quel abysse.

Lire Guerre & guerre. Cela prend un peu de temps, nécessite un certain, comment dit-on à présent, lâcher prise ! Calembredaine ! Fadaise ! Nous ne lâcherons rien mais nous lirons car, oui, il faut lâcher les rênes de nos imaginaires.

S’avouer en premier qu’on n’y comprend rien. Ne pas s’en défendre, voire même, suprême plaisir, aimer ne rien comprendre – car en vérité on ne comprend jamais grand-chose ! Perdons nos repères :

Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Jeudi, 19 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Rose, Marie & Dalida, Catherine Gucher, Ed. Le Mot et le Reste, 23 janvier 2026, 240 p., 21 €


L’affaire des enfants réunionnais déportés, principalement vers la Creuse qu’il fallait « repeupler » sur décision de Michel Debré, député RPR de l’île de 1963 à 1988, a inspiré ces derniers temps plusieurs romans, dont Mission Saphir, de Nicolas Puluhen dont nous avons effectué récemment la recension dans ce même magazine.

C’est le thème qui sert, en toile de fond, d’argument romanesque en cet ouvrage de Catherine Gucher.

Le ministre a été formel. Le repeuplement de la Creuse ne peut pas attendre. L’inspecteur […] pense qu’il ne connaît pas encore très bien les mentalités des populations locales, tellement attardées.

Rose, l’héroïne du roman, cafrine pauvre au caractère indolent, vit dans les hauts du « sud sauvage », dans un écart déshérité de Piton Sainte-Rose, à proximité du volcan de La Fournaise, chez sa mère Thérèse, personne aigrie, acariâtre, égoïste, avec ses trois enfants, l’aîné Gabriel, fils du grand Joseph et Dorise et Lysiane, filles de Charles.

Démissionnaire, Patrice Maltaverne (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mardi, 17 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Démissionnaire, Patrice MALTAVERNE, Éditions Douro

Le titre Démissionnaire annonce le retrait. Il dit l’abandon plus que la rupture, la fatigue plus que la flamboyance. On pourrait s’attendre à un livre de renoncement. Or ce recueil accomplit un geste plus subtil : il transforme la démission en poste d’observation. Il ne quitte pas le monde ; il le regarde sans illusion — et le dit.

Dès les premiers textes, le réel apparaît exténué. Travail tertiaire, obligations diffuses, injonctions à « recharger ses batteries », à continuer coûte que coûte : la révolte elle-même s’use au contact d’une société qui l’absorbe. Le monde est devenu une « marqueterie monotone », alternant îlots de découragement et résistances faibles. La démission ne relève pas d’un héroïsme, mais d’un glissement presque organique.

Les poèmes dressent le constat d’un univers où les corps circulent comme des survivances.    « Morts vivants sur la chaussée », corps « trimballé comme la valise d’un croque-mort », êtres dissous dans la lumière artificielle des écrans : une esthétique de la zombification traverse le recueil. Le soleil lui-même, dans "La Fin des illusions", n’est plus promesse mais « signe d’enterrement ». Le réel continue, mais sans horizon. Il fonctionne.

Passage à Trèves, Les dernières nuits de Marc-Aurèle, Didier Laroque (par Claire Fourier)

Ecrit par Claire Fourier , le Lundi, 16 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Passage à Trèves, Les dernières nuits de Marc-Aurèle, Didier Laroque, Éd. de la Coopérative, janvier 2026, 215 p. 19 euros


Retirons-nous ensemble, voulez-vous, sous la tente de Marc-Aurèle (tente mis pour palais-forteresse), et passons avec lui, au fil de quarante petits chapitres, ses quarante dernières nuits. Avec lui et son médecin – Marcus et Ariston, dans le livre.

On est en 180 après J.C., à Trèves, non loin du Danube et près du « limes », dans la guerre qui oppose les Romains aux Germains.

L’empereur est couché, il va mourir de la « peste antonine », sorte de variole qui sévit dans l’empire. Il a froid. « L’impression de dense tranquillité entourait le village et fit connaître que l’air était devenu neigeux ». Le médecin prépare des potions qui, à défaut de guérir, retardent la mort. C’est un lettré : il ausculte l’âme de son auguste patient, non moins que sa poitrine. Les deux hommes ne se quittent pas, ils discutent ; il y va d’un échange intime.

C’est un dialogue de haute volée et qui nous transporte dans les hauteurs.