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La Une CED

Griffes 35 (par Alain Faurieux)

Ecrit par Alain Faurieux , le Lundi, 05 Octobre 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Cette semaine

 

La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel. 2026. Gallimard.320 p. 21,50 €

Bravo à Haenel. Qui a su comment entasser autant d’ouvrages différents dans un si petit volume. Un vrai livre de rentrée littéraire. Qui vise sûrement un prix. Le Goncourt est même cité. Un livre qui réussit à associer l’autofiction si chère à un petit monde parisien et la poésie, le roman (car Haenel est quand même loin de ce personnage, ou du moins on l'espère) et le constat social, le témoignage et l’appel politique, l’ode à la littérature et l’hommage aux pauvres profs. J'arrête de plaisanter : la chose est horrible. À la fois boursouflée et maigrichonne, larmoyante et écœurante. Notre auteur en fait trop. Trop de tout. Dans la forme, dans le fond. Le titre aurait dû nous alerter, grandiloquent et surtout vide. Il suffit de voir la couverture : l'infini est juste au bout de la jetée., sous les baskets d’un prof anonyme à tête d’IA. Une composition déséquilibrée : deux tiers sur ses premières années d’enseignement, puis une coda (amour, chute, rédemption) façon Led Zeppelin : en trop. Le style de Yannick reflète ses aller-retours émotifs légèrement psychotiques. Du descriptif bienveillant, phrases nettes, objectives, au cordeau, pour les scènes au collège. Qui s'accélère lors des moments clés (que des petites phrases très meta nous avaient fait espérer). Et se brouille si l’alcool est présent. Un truc pratique pour la narration l'alcool. On peut insérer plein d’images confuses, prophétiser sans peine. Les passages “poétiques “ (Nerval, Rimbaud et autres sont abondamment interpellés) sont presque des pastiches. Mais rassurez-vous, c’est involontaire. « Je revois la lumière d’été où flottait de la poussière : une douceur orange vibre dans l’air pour toujours. Il arrive qu’on rencontre une clairière : le désir y miroite avec clarté, le plaisir y scintille en fines particules. J’ai eu la certitude qu’il ferait bon vivre ici : j’aspirais à la douceur du temps, celle des après-midis suspendus, celle des soirs nuancés. ». L’intrigue principale, comme dans un petit polar eighties (zut, nous commençons au début des nineties), a besoin d'être renforcée par des affluents secondaires. Nous avons donc le prof et ses déboires de prof, mais aussi son alter ego l'écrivain, et puis ses amours. Les trois étant bien sûr, dans une grande tradition classico-nombrilistique, notre AUTEUR. Le côté amour m’a beaucoup fait penser à Mélissa Da Costa : c’est facile, gentil et il y a des coups de théâtre. C’est l’amooouuur. L’aspect littérature et c’est normal dira le jury, est bien sûr indomptable, imprévisible. (Ne me parlez plus jamais du Zohar, je sors d’indigestion). Notre homme est promis à l’écriture. Tout l’y destine, la lumière sur les feuilles, les gouttes d’eau, c’est écrit. Par lui, dans son livre. Et puis ce symbole du vase brisé ! Mieux que le fil rouge d’un Prime Time TF1. Le produit fini est donc insupportable, Ni hommage aux profs (ouf !), ni lettre d'amour aux femmes de sa vie, ni remerciements à la littérature. Juste une nunucherie hors normes (la scène d’emportement social-démocrate lors d’une soirée est...gênante.)

Il aura peut-être un prix. Qui sait ?

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 (par Sandrine-Jeanne Ferron)

Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard , le Mercredi, 30 Septembre 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Cette semaine

Les carnets de guerre de louis barthas, tonnelier, 1914-1918, edition du centenaire, la decouverte/poche, 2003/2013, preface et postface de l’historien remy cazals, 557 pages


La tournure, Malgré que, est récurrente. Ça pourrait ressembler à une faute d’orthographe ou une maladresse, deux mots sur une ligne alors que ce sont des milliers d’éclats qui sont projetés sur la feuille. Sur la face. Des jets de flammes par milliers qui sortent de la Terre. Le son, l’odeur. Les lanières de lumière blanche dans le ciel, entre 1914 et 1918.

J’ai écouté la voix de Louis Barthas et sans faillir, son visage sur ma table de chevet que j’ai regardé pendant trois semaines, j’ai pleuré. Trois semaines, quatre années de mobilisation, six permissions.

Louis Barthas est né un 14 juillet. Le symbole. Il a trente-cinq ans en 1914. Il est marié, il a deux garçons âgés de six et huit ans. Militant socialiste, syndicaliste, antimilitariste, anticlérical mais sans excès, il est tonnelier dans un village de l’Aube, Peyriac-Minervois. Il est mobilisé au 280e d’infanterie, basé à Narbonne. Il est nommé caporal.

In somnia, Philippe Bouret / Martine Le Normand (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mardi, 29 Septembre 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Cette semaine

In somnia, Philippe Bouret / Martine Le Normand Éditions Tarmac [112 p.] - 20€

 

Dans les failles de la nuit : deux voix pour une insomnie

Que se passe-t-il et que se loge-t-il dans les plages reculées de notre être lorsque « la nuit se niche dans les orbites creuses du vent », lorsqu'elle « dépose dans ses râpures au bord de la pensée » « la pulmonation circulaire », dans les recoins du corps saisi par la mer inquiète de l'insomnie ? Ne finit-on pas par perdre le sommeil à force de perdre des espoirs trop grands pour des rêves cassés par les éclats foudroyants de la vie ?

Un jour, une nuit sans doute.

J'ai perdu l'espoir de bercer un enfant.

J'ai perdu le sommeil.

À tout jamais,

écrit Martine Le Normand dans In somnia, publié aux éditions Tarmac, où ses textes en italique font face aux textes en caractères romains de Philippe Bouret et à ses peintures.

La Graine, Jacqueline Manicom (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera , le Lundi, 28 Septembre 2026. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Cette semaine

La Graine, Jacqueline Manicom, ed Gallimard, coll L’imaginaire, 228pp, 10€50

 

Colère pour un passé proche

La collection L’imaginaire nous comble toujours autant. Faisant ressurgir des limbes des œuvres pas lues à l’époque de leur sortie, même si nous étions nés en 1974 !

La Graine de Jacqueline Manicom est éditée aux Presses de la Cité. Sous-titré Journal d’une Sage-Femme.

Ah le beau métier !

Pas besoin de faire un dessin car tout le monde le connaît ! Chacune et chacun a été cueilli par ses mains, ou tout du moins à l’immense majorité.

Ah la triste réalité !

Jacqueline Manicom dont le beau portait photographique ouvre heureusement le livre est guadeloupéenne.

Raoul Vaneigem (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera , le Mardi, 22 Septembre 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, En Vitrine, Cette semaine

 

Moins 1 – Belge !

Dans mon lycée jadis, d’aucuns se passaient le petit livre rouge de Mao, plastifié pour affronter les bains-douches ou les sévères conditions météo d’Armorique, ceux-là psalmodiaient. D’autres se filaient, fatiguées et humides, les repros de repros de séminaires du Grand Jacques ! Chacun sa clandestinité. Certains s’enchantaient de Léon Tr. Pour ma part, nous lisions avec passion Raoul et obtenions notre bac, quand même, option Vaneigem !

Une vie d’adulte s’éclaire des découvertes adolescentes. C’est un lieu commun, sauf que Vaneigem resta mon clandestin, mon secret, discret talisman sur un rayon de bibliothèque entre Grenier et Guilloux, mes éclaireurs en ma ville de baie, et Rimbaud le doigt sur le détonateur.

Ah, mon Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations a son frontispice ivoire nrf bien flapi, vous vous en doutez. Couvertures déchirées et livres défraîchis témoignent d’un âge certain.

Vaneigem vient de mourir.