Griffes 26 (par Alain Faurieux)
Populicide, Phillipe de Villiers, 2025. Fayard. 418p. 20,80€
Un livre court, assemblage de paragraphes à mi-chemin entre le script radio, l’adresse au peuple, le journal et la rumination. Les oblations du vieil homme. Un livre dont on peut dire qu’il y a là « une plume », comme on pouvait le dire il y a longtemps pour les sous-préfets épris de littérature. Tout s’y mélange allègrement, allégories, paraboles, images, anecdotes, leçons et parallèles. Quelquefois c’est involontairement cocasse. L’auteur semble croire à la réalité d’une parabole, confond image et instantané, allégorie et prophétie, parallèles et identité. Les chiffres sont utilisés de façon très personnelle : « On sait maintenant que, lorsque la oumma s’installe, il faut en moyenne sept siècles pour la dégager. 700 ans en Espagne, entre 150 et 480 ans en Europe centrale et orientale, depuis la Hongrie jusqu’à la Serbie du Kosovo. » La notion de moyenne est malléable, mais De Villiers est bon prince : « Les migrants du Sud, aspirés vers le nord, déposant le sac de voyage là où s’opère la rencontre insolite avec les défilés de dégenrés des technoparades, hauts en couleurs décadentes, ne sont pas responsables de cette décomposition. » Le style varie peu : une sorte d’hommage à une théâtralité fin de siècle, de l’ampleur dans la phrase, un amour de l’énumération et de l’emphase. Une sorte de cabaret grotesque (au sens littéraire), Poe rencontre Péguy. Rien n’arrête notre missionnaire, guidé par Saint Paul, Houellebecq et Onfray.
« Quelles sont donc les armes de lumière du peuple français, aujourd’hui habité de pénombres et de noirceurs, les armes de lumière qui pourraient lui rendre son lustre purificateur ? Il y en a trois. Portées par les traits de caractère qui lui sont enviés par le monde entier et qui tiennent au mystère de ses ferveurs constitutives. »
Le texte est plus qu’encombré par les italiques, les guillemets, et il est dommage que De Villiers réussisse à mentionner des points de non-retour tous les deux, trois ans. Des moments uniques. Au pluriel. Le lexique est le reflet de ces diverses facettes. Tour à tour celui de l’historien, de l’homme d’affaires, du prédicateur, du responsable politique. Désuet toujours. Avec des clins d’œil à certains groupes « amis », injectés désigné les citoyens vaccinés contre le Covid, par exemple. Et notre auteur est à la manœuvre, prophète et capitaine, héritier et lanceur d’alertes. Il faut bien évidemment oublier tout souci d’argument ou toute explication : les images sont posées côte à côte, peu importe les siècles d’écart, la géographie, les structures ou les objectifs. L’auteur fournit l’idée, l’illustrent ensuite les éléments. Quels qu’ils soient ou presque. Avec des évidences : « Il vaudrait mieux, pour notre salut, que nous regardions du côté de la Rome triomphante que de la Carthage finissante. » Quelle pensée profonde !
Qu’y a-t-il donc à sauver dans ce petit volume ? Absolument rien : ce qui n’est pas ridicule est simplement sans intérêt. Mais pour moi le ridicule est largement majoritaire. Oh, et je n’ai pas parlé de l’obsession de notre homme pour SON Puy du fou.
Les Ronces, Cécile Coulon,2021. Le Castor Astral,186p. 9,90€
Une maison d’édition que j’aime bien, le premier recueil de Cécile Coulon. Déjà ancien (1ere édition 2018) Un thème : la fin de l’amour, la séparation, ou quelque chose comme ça. Avec au centre de tout l’Auteur. Car la jeune Cécile tient à nous le faire savoir : elle est Auteur, elle vit pour écrire, l’écriture c’est sa vie. Et tout ça et tout ça. Trois thèmes en fait, Cécile et l’amour, Cécile l’Auteur, l’après -amour. Cécile et l’amour ressemble un peu à l’amour sur Internet. C’est fort, on compatit, ça pourrait nous arriver. C’est porteur. L’après-amour, pour la poésie, c’est fort, il y a une tradition. C’est porteur. Cécile l’Auteur, c’est plus difficile, c’est nombril, il y a de la compétition. Le volume entier est une sorte de gros cliché enrobé de niaiseries. La souffrance, la solitude, la solitude parmi les autres, la différence depuis l’enfance. Le choc lexical, l’appariement de mots censés ne pas se rencontrer, les oppositions sémantiques, tout cela fait poésie. Aurait pu faire. Et puis des images, vraiment beaucoup d’images. Toutes sortes d’images, la plupart terribles, terriblement mauvaises. Bancales, lourdes, déjà vues et usées ou incompréhensibles. « Mes entrailles ont immédiatement cessé de claquer des dents ». Coulon utilise les mots de tous les jours, dommage. « Ça m’a comme qui dirait mis du sel dans les yeux ». Notre héroïne au cœur brisé ne surprend pas, elle déçoit. Pourquoi ce mot-là, ici ? Quelques lignes sont touchantes, ou intrigantes. Et vite détruites par les mots suivants. « Le ciel ce grand poumon sauvage a jeté ses filets sur les hommes tout en bas »
Quelquefois les reprises laissent entrevoir une sorte de rythme, on pense à des groupes français des années 90. Noir désir (Anathème). Quelquefois un vers réveille un écho…souvent on pense à un blog d’ado. Si je devais rêver à Cécile, je crois qu’elle ressemblerait un peu à la petite fromagère d’une publicité bien connue, fraîche et familière, totalement fake mais si si sympa dans son village totalement fake mais si sympa. Avec son produit si sympa pour tous et toutes.
J’ai aimé un poème, il s’appelle « Le train » et y sont absents presque tous les tics de l’auteur.
Badaq, Carlos Bardem,2025. Le Cherche-Midi, 368p. 22,50€
Un gros volume du frangin de Javier. Non, en fait il n’est pas gros. Seulement lourd, très lourd. Carlos Bardem mêle roman historique (de cape et d’épée), fable, œuvre politico-féministe et auto-flagellation. Et c’est catastrophique. L’élément central (ou marginal) du pensum feu d’artifice est une femelle rhinocéros. Le rhinocéros symbolisant sans nul doute l’horreur de l’ignoble expansion impérialiste de l’Espagne et le côté femelle les tourments du patriarcat. Sans ironie aucune.
« L’autre, le problème de l’autre, c’est ce que dit toujours María : le maudit problème d’être femme, ou efféminé, pauvre, morisque ou maure, noir ou indien sur une terre d’hidalgos, d’hommes blancs, barbus et catholiques qui se croient maîtres de tout. »
Le côté fable est un bouillon clair. Là où les voyageurs du XVIIIeme posaient un regard décalé sur le monde découvert, notre Badaq (la rhinocéros) observe et commente tel un encyclopédiste. Tout en déclarant fort sérieusement qu’elle ne peut être en train de faire ce qu’elle fait, puisque animal. Bref, le ressort même du livre est sérieusement rouillé.
« Un coup de vent m’apporte la feuille, sale et déchirée, qui les a fait fuir. Elle sent encore le poisson. L’homme a dû l’arracher à un mur. Je l’attrape du bout des lèvres et la pose par terre devant moi. J’essaie de la déchiffrer en espérant que tous ces petits insectes noirs me parlent à moi aussi.
¨ Pour être une sorcière notoirement connue et une Morisque, et avoir exercé sa foi hérétique et ses pratiques diaboliques sa vie durant, car elle (...) a été brûlée aussi en effigie avec son nom, sa caroche et son sambenito noir orné de flammes sur les bûchers de San Bernardo.
Item, en effigie car exécutés par la justice, don Fernan…
Mais je suis un rhinocéros femelle, et naturellement, je ne peux rien en tirer. »
Nous avons cinq ou six autres narrateurs à la première personne, nous proposant un théâtre de marionnettes très kitsch. Nous avons également des dialogues, beaucoup de dialogues. Artificiels, longs, et niais. Sur quelques pages, les plus convenues (torture d’un mutin ou assassinat à l’épée), c’est moins pire : du mauvais feuilleton. La fin ? Vaut pour le court paragraphe ou l’auteur nous révèle que tout vient bien d’une anecdote véridique.
Lire plutôt le dernier Capitaine Alatriste.
Alain Faurieux
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