Mémoire des mots, François Teyssandier (par Didier Ayres)
Mémoire des mots, François Teyssandier, illust. Jamil Boucheqif, éd. Polyglotte, coll. Voix Boréales, 102 p., 2019, 12€
Les poèmes de François Teyssandier nous conduisent, nous indiquent un chemin parmi des éléments primaires (l’eau, le feu, l’éther et la terre envisagés par Empédocle), où le poète cherche la profondeur, cherche une langue pour ne pas périr, une langue insondable, une langue où la pensée est claire et pénétrante, où elle est matin, lumière, gaz énivrant.
On se prépare dès le début du recueil à accomplir un périple, une déambulation, une pérégrination pour être plus juste depuis la présence physique de la vie (y a-t-il ici une leçon tirée de Hume ?), l’expression de la nature portée par une langue simple, épurée, sobre et cependant lyrique.
Mais quelle lumière jaillie
Des blessures infimes du ciel
Viendra traverser les images que retient ton œil
Et brûler les couleurs infinies des saisons
Pour que tu puisses voyager d’un pas incertain
Parmi les ruines et le sable de l’exil
Paysage et langage riment, confondus dans la même expression, impliquent le lecteur, guident la vision de la personne du poète que l’on devine derrière ses textes, au sein de la « Mémoire des mots ». Le paysage est corps, s’humanise comme corps, devient corps, corps du poète, corps de la poésie, heurtant et soulignant le corps du lecteur. Ici, donc : éléments, lumière, langue, temps, nature, corps.
Mots qui poussent si drus
Qu’ils élèvent entre l’herbe et le soleil
De palpables clartés de silence
Car réfléchir sur le paysage c’est réfléchir sur le langage et sa pastorale.
Il te faudra d’un pied aguerri
Tracer d’autres chemins sur terre
Pour espérer rejoindre en silence
Ce dernier pan de ciel qui s’abat
Violemment comme la foudre
Sur l’herbe et l’épaule nue du torrent
Écrire revient à épuiser la langue, chercher en elle le plus possible de simplicité, la nature et ses grandes catégories (pierre, ruisseau, soleil, vent) de façon à quérir l’essentiel, une source qui ne tarit pas et qui étanche toutes les soifs. Donc, une action spirituelle. Décrire, c’est saisir ; écrire, c’est dire ; aller, c’est pérégriner ; évoquer, c’est montrer. La poésie est-elle comme le souhaite idéalement le poète Jean Sénac, un visage tourné vers le « Corpoème » ?
Quoi qu’il en soit, le poème résiste à sa physique, aboutit par une voie naturelle à la métaphysique, il est transcendance, transcendance par essence, transcendance comme l’est tout d’abord la lumière (Fiat lux). Et que cela se déroule au milieu d’un pays agreste, en compagnie de la sylve, comme en compagnie des eaux, établissant qui sait ? des liens avec cette poésie qui tremble, qui malgré tout est incertaine et certaine paradoxalement, et qui répond peut-être à une influence de Saint-John Perse ? En tout cas, la lecture de cette « Mémoire » nous offre des moments de souffle, de chant, d’un lyrisme sans pathétique et relevant de la beauté du langage.
Didier Ayres
- Vu : 324

