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Deuil pour deuils, Christophe Stolowicki (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 10.12.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Deuil pour deuils, Christophe Stolowicki, éd. Lanskine, octobre 2018, 88 pages, 14 €

Deuil pour deuils, Christophe Stolowicki (par Didier Ayres)

Amours mortes

Que retenir du deuil ? C’est là une question universelle. Et dans le dernier livre de Christophe Stolowicki, on réfléchit au fur et à mesure sur le temps qui dépasse le deuil, celui de la mort de sa compagne allant jusqu’aux morts de la Shoah. Cela dit, le deuil fait, il reste à construire un livre de petits paragraphes avec parfois de simples aphorismes. Ainsi, cet amour qui se vit dans le chagrin de la perte de l’aimée s’apparente aux amours mortes qui peuplent la littérature, même si peut-être ici, la douleur n’est pas de papier mais de sang. Donc ne pas hésiter à ne pas comprendre les formules creuses qui accompagnent souvent un disparu, mais faire avec cette disparition une description presque en creux de celle qui ne reste pas, et qui laisse sombrer l’autre dans la douleur. L’insanité n’est d’ailleurs pas exclue et fait partie du protocole de la disparition. Donc, c’est une vision du deuil réaliste, qui a le mérite d’être une déploration de celle qui fut, mais évoquée sans pathos ni exagération. Ce portrait de l’aimée s’accompagne d’une écriture tendue vers le sensible et le corps, qui n’hésite pas à emprunter la voix du jazz ou la voie des plaisirs du vin par exemple. On devine ainsi la femme morte derrière ce qu’en rapporte l’auteur, au sujet de photographies de celle qui fut mannequin puis styliste, cependant sans aucun alourdissement, ni passion pathétique ; et justement, il me semble, grâce à ce qui compose la vie, à ce qui s’oppose à mourir : la musique, le vin, la littérature.

Mon caillou, mon ange, ma poupoune, ma poupée de chiffons, ma parfaite de porcelaine, faut-il m’en vouloir d’avoir vécu une bonne journée encore, sans trop de souffrances sinon cette fatigue qui s’abat sur toi le soir ? Tu as voulu déchirer avec moi, calciner dans la cheminée les quelques photos où de proportions idéales à visage d’enfant tu poses pour les voyeurs professionnels de l’argentique, afin que ton image s’efface de dessus la surface de la terre ainsi que ton nom de l’esprit des hommes comme cet auteur que tu détestes.

Dans un sens, ce recueil de poésie pourrait se rapprocher de certains livres de philosophie, celui de Derrida notamment, qui parle, dans Feu la cendre, de la langue comme cendre de la cendre, l’expression de la Shoah comme monde de cendres décrit par le langage devenu cendre (compris par Derrida), témoignage brûlant de ce qui fut brûlé, pluie de douleur contenue dans le mot douleur par exemple. Le livre n’hésite donc pas à témoigner de la disparue à laquelle s’associe la disparition de la mère de l’auteur ou encore de la déploration des juifs martyrs des chambres à gaz. Oui, on suit la trace, la formation résiduelle de la mémoire du poète qui opère à la fois le deuil réaliste de sa femme, en même temps qu’il se reconstruit par la poésie. La langue est donc de cette espèce, faite de la combustion comme opération vécue et douloureuse, et réparation quasi-physiologique. Le deuil est une passation du temps, une opération affective que le poème ressaisit.

Premier autodafé de ses vêtements, je n’aurais pas pu plus tôt. Et encore seulement les basiques, les neutres, les utilitaires, sweats, joggings, T-shirts blancs. Dans un lieu de collecte pour les pauvres d’entre les pauvres, bien anonymes, une benne tournante.

J’ai songé aussi aux pages de La Mort de Jankélévitch, lequel fait la différence entre les sentiments qui unissent les morts et les vivants suivant la proximité de chacun envers cette douleur : la mort de soi, la mort du proche, la mort éloignée, moins affective peut-être. Ce recueil Deuil pour deuils autorise le lecteur à identifier ce qu’il a vécu lui-même, la perte des proches ou des lointains, jusqu’à examiner l’idée de sa propre mort. C’est évidemment la disparition du proche, du prochain, qui est la plus violente. Du reste, dans mon cas personnel, moi qui ai perdu ma sœur dans des conditions très brutales, je sais que cela ouvre sur l’univers métaphysique de la pensée. Christophe Stolowicki permet ce saut dans l’invisible, détaille la relation au temps que le deuil induit, temps de vivre, temps de mourir, inscrits dans le recueil, indiqués par des J, des J- ou des J+. Merci ainsi à l’auteur de pérégriner au milieu de ses propres visions, de sa sensualité, qui nous ramène à l’humain dans sa dépendance et disons, à sa nature. Mourir reste donc notre signe le plus haut, notre point spirituel le plus humain comme point de chute.

 

Didier Ayres

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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.