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Récits

Les rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 04 Avril 2018. , dans Récits, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, La Une Livres, Editions Allia

Les rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Janvier 2018, 72 pages, 6,20 € Edition: Editions Allia

 

Les rêveries du toxicomane solitaire, rubis lové dans l’élégant écrin des éditions Allia, parut pour la première fois en 1997. Anonyme, on sait dorénavant qu’il fut taillé et poli par Bertrand Delcour (1961-2014), écrivain français marqué du sceau de la marginalité et de la radicalité, auteur entre autres des romans Blocus solus, Mezcal terminal, En pure perte. Dans un style délicieusement ciselé, Delcour évoque, dans le sillage de Baudelaire, De Quincey, Burroughs, Michaux et consorts, sa traversée des paradis artificiels, pour le meilleur et pour le pire. À mi-chemin entre le poème en prose, l’éloge exalté et l’étude édifiante, il relate, par-delà bien et mal, les circonstances et les effets de son assuétude consentie à l’héroïne durant 7 ans.

Quoique l’auteur prévienne en préambule qu’« il n’y a ni salut, ni potion magique pour se sauver », il se livre à un inventaire dithyrambique de ses premières injections opioïdes, qu’il nomme l’enfance de la toxicomanie : « Les toutes premières fois, ce fut un festoiement presque insoutenable. Aussitôt l’aiguille retirée, le garrot défait, la paix ravissante qui m’envahissait, montant des mollets, me jetait dans une stratosphère de délices ».

Retour à Séfarad, Pierre Assouline

Ecrit par Stéphane Bret , le Mercredi, 14 Mars 2018. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Retour à Séfarad, janvier 2018, 426 pages, 22 € . Ecrivain(s): Pierre Assouline Edition: Gallimard

 

Retour à Séfarad met en scène un candidat, juif séfarade, à l’obtention du passeport espagnol, démarche rendue possible par une déclaration du roi d’Espagne Sa Majesté Felipe VI qui affirme dans un discours prononcé en 2015 en guise de conclusion : « Comme Vous nous avez manqué ! ». Hommage rendu à la participation des séfarades à la vie espagnole, à la transmission à leurs enfants de l’amour de cette patrie espagnole, ce discours interpelle Pierre Assouline, qui prend au mot le discours du roi. Il sera candidat au passeport, à la nationalité espagnole. Seulement voilà : cinq siècles ont passé depuis l’expulsion de 1492, et bien des changements ont eu lieu. Pour Pierre Assouline, les tentatives de retrouvailles de la maison familiale, du cimetière, de l’ancien quartier juif, la juderia, peut-être rasée, sont vouées à l’échec ; il lui suffit de « savoir que notre mémoire précède notre naissance. De mon expédition dans ce passé-là où je suis parti retrouver des paroles, des voix, un souffle gelés dans l’hiver des livres, je n’espère pas rapporter des vérités mais tout au plus des effets de vérité. Non des preuves mais des traces puisque, comme le dit René Char je crois, seules les traces font rêver ».

Le garçon qui courait, François-Guillaume Lorrain

Ecrit par Jean Durry , le Mercredi, 07 Mars 2018. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Sarbacane

Le garçon qui courait, janvier 2017, 232 pages, 15,50 € . Ecrivain(s): François-Guillaume Lorrain Edition: Sarbacane

 

Un des moments inoubliables des Dieux du Stade de Leni Riefenstahl : le crâne rond aux cheveux coupés entièrement courts, il martèle son ombre sur le sol à petites foulées implacablement régulières et les gouttes de sueur se détachent l’une après l’autre de son visage. Sur la plus haute marche du podium du marathon des Jeux Olympiques de Berlin 1936, tandis que monte au mât le drapeau du Japon, Son Kitei baissera obstinément la tête [tout comme son compatriote Nam, troisième derrière l’Anglais Harper], précédant de 32 années les Tom Smith et John Carlos révoltés des Jeux de Mexico.

En vérité, il s’appelle de naissance Shon Kee-Chung et il est Coréen. Mais depuis 1919 la Corée n’existe plus aux yeux du monde, rayée, phagocytée par l’envahisseur nippon en constante expansion sur l’Asie du Sud-Est. Ce sont cette histoire et cette douleur dont s’est nourri François-Guillaume Lorrain en romançant avec finesse la destinée réelle du petit garçon de 7 ans qui, détalant à toutes jambes pour échapper comme son aîné d’un lustre Hyo-Dong aux sommations de leur poursuivant en uniforme, prend à peine conscience qu’il a rejoint puis dépassé son grand frère. Ainsi « ce petit bonhomme court sur pattes » qui « jusque-là n’aimait rien tant que la lenteur » se révèle-t-il à lui-même.

Le goût de Berlin, Kristel Le Pollotec

Ecrit par Philippe Leuckx , le Lundi, 26 Février 2018. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Mercure de France

Le goût de Berlin, octobre 2017, 130 pages, 8 € . Ecrivain(s): Kristel Le Pollotec Edition: Mercure de France

 

Dans le droit fil de la collection qui tire ses atouts d’un choix expert de textes, qui puissent restituer une ville dans son parcours historique et culturel, d’écrivains et de témoins de premier ordre, voilà Berlin.

Berlin est bien la ville de toutes les mutations, et quoi de commun entre la capitale de l’empire et celle d’aujourd’hui, après la réunification des deux Allemagne ? Quand on sait qu’elle s’est développée d’une manière personnelle, qu’elle a été toutes époques confondues le symbole de diverses générations, qu’elle fut parfois le laboratoire d’expérimentations culturelles, qu’elle fut, dans sa dernière période, le lieu et la lie de tous les dangers, entre 33 et 89, passant du nazisme à sa division en secteurs d’occupation, traversant guerre froide, connaissant les problèmes de ségrégation violente (la question du Mur…) et la renaissance, quand le mot liberté fleurit de nouveau, basculant les pires époques de son histoire.

L’auteur s’aide de grands textes pour illustrer, évoquer, restituer les diverses formes que Berlin a pu adopter au fil du temps.

Mon tour du monde, Charlie Chaplin

Ecrit par Lionel Bedin , le Jeudi, 11 Janvier 2018. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques, Le Livre de Poche, Voyages

Mon tour du monde, Charlie Chaplin, trad. anglais Moea Durieux, novembre 2017, 216 pages, 6,90 € . Ecrivain(s): Charlie Chaplin Edition: Le Livre de Poche

 

En janvier 1931 à Los Angeles sort Les Lumières de la ville. Ce film muet rencontre le succès attendu, après Le Kid (1921), ou La Ruée vers l’or (1925). Charlie Chaplin est célèbre. Mais en crise. Il a des soucis personnels et financiers, et il est perturbé par l’arrivée du cinéma parlant. Il fait ce constat : « L’amour et les gens me lassent ». Il décide de prendre l’air. « J’ai besoin que soient ranimées mes émotions ». Le 13 février 1931 il part pour l’Angleterre, pour un voyage de quelques semaines qui va en fait durer seize mois (13 février 1931-16 juin 1932) et le conduire autour du monde. Au retour il publiera A comedian sees the word dans une revue américaine.

Le voyage commence par l’Angleterre, pays de son enfance, « époque la plus malheureuse de ma vie ». Il y retrouve son ami Winston Churchill, et d’autres célébrités de la politique ou du spectacle. Il poursuit par les Pays-Bas jusqu’à Berlin, où il croise Marlene Dietrich et Einstein, et où il constate que « la situation semble désespérée, l’avenir bien sombre ». Puis c’est Vienne, une ville « triste ». Détour par l’Italie, « une Californie miniature et âgée ». Malgré la foule considérable qui l’accueille, ici comme ailleurs, Chaplin vit le paradoxe de la célébrité : « Ces manifestations sont un immense hommage, j’en ai conscience, mais tout le monde éprouve parfois l’envie d’être seul ».