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Maghreb

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans Maghreb, Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.

Rue Darwin, Boualem Sansal

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Jeudi, 08 Septembre 2011. , dans Maghreb, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Gallimard, La rentrée littéraire

Rue Darwin, 2011, 255 p., 17,50€ . Ecrivain(s): Boualem Sansal Edition: Gallimard

Après le magistral Village de l’Allemand, Boualem Sansal réinterroge les fantômes de l’Algérie, en tissant une toile nouvelle à partir de fils narratifs qui lui sont chers : la fraternité et les relations familiales, l’exil, le renoncement, les identités…

Yazid, le narrateur, retrouve sa fratrie à Paris où leur mère se meurt d’un cancer. Les différences entre eux les submergent : chaque enfant est parti à la conquête d’un continent et d’un univers professionnel d’exception, à l’exception de Yazid qui vit d’un travail obscur tout en se dévouant à leur mère malade en Algérie. Ceux qui partent et celui qui reste, ceux qui conquièrent l’avenir et celui qui veille sur le passé.

Une injonction « Va, retourne à la rue Darwin » amène le personnage à se retourner sur ce passé brumeux, refoulé, où il fut un enfant tiraillé, désiré et happé par plusieurs figures féminines en guerre les unes contre les autres.

« Enfant de la guerre ne sait de quoi il est fait, de grandes vérités fondatrices ou de perfides et lamentables complots. Je n’ignore pas seulement mes origines, qui est mon père et qui est ma mère, qui sont mes frères et mes sœurs, mais aussi quel monde est ma terre et quelle véritable histoire a nourri mon esprit.

Là aussi, il faut tout reprendre ».

Un peu de poésie dans un monde de communiqués

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 03 Juillet 2011. , dans Maghreb, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Pays arabes

Les temps sont nouveaux, les mots ont donc l'âge de votre souffle. Dictionnaire des temps modernes.


D'abord révolution : cela ne veut pas dire chasser le colon mais chasser le dictateur, ses fils, femmes et serviteurs. Le colon n'est pas toujours un étranger, il peut avoir votre nationalité, votre visage, vos papiers, mais pas votre peau.

La révolution est un devoir, pas un souvenir. On y dépose ses os, pas sa gerbe de fleurs. Ses martyrs sont à venir, pas à commémorer. C'est une façon de reprendre la terre, pas de marcher dessus.


Liberté : à distinguer de libération. On n'est pas libre parce qu'on vous le dit, mais seulement lorsque vous le dites vous-même, à vous-même. La liberté a un prix, sinon la vie est gratuite. Vous êtes libre quand vous êtes prêt à en mourir et non lorsque d'autres sont morts à votre place avant que vous ne soyez né.

"Souffles" 2. Ecrire avec les deux mains

Ecrit par Amin Zaoui , le Dimanche, 08 Mai 2011. , dans Maghreb, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED


Ecrire de gauche à droite ou de droite à gauche, cela est un jeu extraordinaire. Mais écrire de droite à gauche et de gauche à droite cela est un plaisir. Ecrire avec les deux mains ! Ecrire avec deux langues, plutôt dans deux langues, c’est voler, en toute liberté et en toute énergie et détermination, avec deux grandes ailes dans un vaste ciel qui ne ressemble qu’à lui-même. La première est étendue sur l’orient et l’autre sur l’occident. Ecrire avec deux mains et un cœur comblé de rêves et d’illumination est un jeu d’ombres et de lumières. Ecrire avec deux mains, c’est agiter deux imaginaires, deux mers de folies. Voyages ouverts à toutes les géographies et les musiques. Le génie le plus génial que l’homme a créé, dans toute l’histoire humaine, fut le jeu. Et la littérature est un jeu fabuleux. Lorsqu’une nouvelle langue est née sur le bout de notre plume, les choses prennent la forme d’une danse.
Toutes les choses ! Dès qu’une nouvelle langue pointe sur le bout de notre langue les mots deviennent un chant de liberté, ou un champ de blé. Et la liberté gagne de la géographie, gagne de la lumière.

Le Minotaure 504, Kamel Daoud

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Samedi, 23 Avril 2011. , dans Maghreb, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Sabine Wespieser

Le Minotaure 504. 109 p. 13 € . Ecrivain(s): Kamel Daoud Edition: Sabine Wespieser


D’abord l’énigme du titre. Minotaure OK. Mais 504 ? C’est une Peugeot, une de ces vieilles Peugeot « increvables » qui transportent tout, hommes, objets hétéroclites, bêtes pour des voyages improbables. C’est la nouvelle qui ouvre ce petit recueil. Avec son « taxieur », chauffeur de taxi collectif, enfermé dans le Labyrinthe d’une Algérie illisible :

« (Il souffle. Bruit rauque. Des narines qui s’élargissent.) Un jour elle va me tuer. Cette route va me tuer. Elle m’a transformé en monstre (il ne cessait de répéter cette phrase, et j’étais d’accord avec lui. J’étais fatigué. Les autres passagers se réveillaient. Je regardai le chauffeur et je fus pétrifié : il avait l’air encore plus seul maintenant. Comme coincé dans un règne à part. Plutôt coincé entre deux règnes : moitié homme, moitié… ) Ah, Alger ! »