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Critiques

Buvard, Julia Kerninon

Ecrit par Martine L. Petauton , le Jeudi, 30 Janvier 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, La Brune (Le Rouergue)

Buvard, janvier 2014, 200 pages, 18,80 € . Ecrivain(s): Julia Kerninon Edition: La Brune (Le Rouergue)

 

Un buvard, souvent rose ; un touché, un duveteux unique qui va avec les souvenirs – autant de traces d’encre. Quand on regarde de près, on trouve – à l’envers – les mots de la page originale, tremblés comme autant de caractères orientaux. Il s’agit d’écriture – mais, curieuse, et – avant les ordi, c’était un peu une autre main de l’écrivain…

Le Buvard de Kerninon est tout ça, moins le rose, et il râpe vraiment la peau…

Quelque part au fond d’une campagne anglaise, une écrivaine, plus que célèbre, se cache (« un trou d’herbe où elle vivait ») :

Catherine N Spacek, « sa prose splendide, sa voix de fumeuse ». Un étudiant, très fan, gagne le droit d’interroger la bête étrange, dont la curieuse beauté – solaire, ou minérale, selon l’heure – nous fait pencher parfois pour une Amélie Nothomb (« impitoyable, petit oiseau de proie portant rouge à lèvres », petit génie surdoué et prolifique, et son club d’inconditionnels). Mais on peut hésiter et préférer Garbo : « il était fait mention de lectures publiques tumultueuses, d’une réputation sulfureuse, des sommes colossales d’argent touché, du succès international, et de son silence surtout ».

Amok, Stefan Zweig

Ecrit par Patryck Froissart , le Mercredi, 29 Janvier 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Langue allemande, Nouvelles, Folio (Gallimard)

Amok, septembre 2013, traduit de l’allemand Bernard Lortholary, présentation et notes de Jean-Pierre Lefebvre, 140 p. 3,50 € . Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Folio (Gallimard)

 

Confession d’un désespéré, cette nouvelle de Zweig parue en 1922 plonge le lecteur dans les sombres abysses du remords et de la folie.

Le temps de l’écriture s’inscrit dans le contexte trouble et perturbé des grands bouleversements sociaux et moraux de l’immédiate après-guerre, du rayonnement des thèses de Freud, dont Zweig est un admirateur inconditionnel et avec qui il échangera pendant plus de trente ans une copieuse correspondance, et des questions posées par le surréalisme sur la relation entre le rêve et la réalité, entre le conscient et l’inconscient dans la création littéraire.

Le temps du récit est antérieur, son dénouement étant précisément daté de mars 1912.

L’espace du récit cadre est clos. Nous sommes sur un paquebot, l’Oceania, où le narrateur premier, homodiégétique selon la classification de Genette, reçoit la confession, découpée comme un feuilleton, racontée en plusieurs nuits dans l’obscurité déserte et fantomatique du pont d’avant, du narrateur second, un médecin colonial en fuite tentant de regagner clandestinement son Europe natale.

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal

Ecrit par Adrien Battini , le Mercredi, 29 Janvier 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Verticales

Réparer les vivants, janvier 2014, 288 pages, 18,90 € . Ecrivain(s): Maylis de Kerangal Edition: Verticales

 

L’événement littéraire de l’année 2014 n’aura pas mis longtemps à poindre le bout de son nez. Il en aura en effet fallu moins d’un jour pour que sorte le nouveau cru de Maylis de Kerangal au nom puissamment évocateur. Après diverses nouvelles, contributions ou autres projets de résidence, Réparer les vivants annonce en grandes pompes le retour au genre romanesque de l’auteure depuis son déjà particulièrement abouti Naissance d’un pont, paru à l’automne 2010. Restait donc à découvrir comment cette plume singulière avait pu mûrir.

Quelques chapitres suffisent à se rassurer sur la teneur littéraire des pages avalées. Un enthousiasmant parfum de familiarité s’en dégage et confirme toutes les promesses entrevues dans Naissance d’un pont. Dans la lignée de ce dernier, Réparer les vivants ne brille pas tant par sa thématique que par sa construction formelle. En somme l’intrigue se résume à la genèse d’une greffe de cœur quand un jeune homme de 21 ans meurt dans un hôpital du Havre.

Ailleurs, Bertrand Schmid

Ecrit par David Campisi , le Mercredi, 29 Janvier 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman

Ailleurs, Editions d’autre part, 2011, 79 p., 21 € . Ecrivain(s): Bertrand Schmid

 

Qui est-il, ce voyageur épuisé, lui qui voit tout ce qui importe et tout ce qui n’importe pas ? Où nous mène-t-il, cet étranger dont personne n’écoute vraiment les complaintes, lui qui tait tout de ce qu’il admire ou exècre ?

« L’ailleurs, ici, était partout ». Mais où est-il, ce curieux témoin des beautés et des laideurs du monde ? Débarqué d’un voyage qui nous est conté dans la musicalité poétique d’un langage à la mélodie tragique, le personnage regarde avec envie d’abord, désespoir ensuite, cette ville nouvelle, cet ailleurs, cet endroit dont il ne vient pas, dont il ignore encore tout. Il regarde avec désir les forêts grasses et ses yeux s’illuminent d’un ciel zébré de nuances chamarrées.

C’est chargé d’amour, rempli d’angoisse et inondé de peur que le personnage, dans le mutisme abattu qui le caractérisera du début à la fin, traversera les rues de la ville et rejoindra celle dont il ne sait rien encore, dont il a vu les photos, celle qu’il aspire, ici, à découvrir, ici, ailleurs, qu’il ambitionne de rencontrer. L’amour d’une ère nouvelle, l’inconnue qui vient de l’attirer dans un piège où naîtra dès lors, entre les corps collants de sueur, un désir brûlant de chair et d’âme.

La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon

Ecrit par Victoire NGuyen , le Mardi, 28 Janvier 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Actes Sud

La petite communiste qui ne souriait jamais, janvier 2014, 310 p. 21 € (14,99 € en version numérique) . Ecrivain(s): Lola Lafon Edition: Actes Sud

La fabrique des gymnastes machines

Pour Lola Lafon, son roman suit une trajectoire précise : écrire sur Nadia Comaneci, mais à sa façon sans que cela ne soit une biographie. D’ailleurs Lola Lafon le précise à Nadia :

« Lors de notre premier échange téléphonique, je précise à Nadia C. que ce récit ne sera pas forcément exact, je me donne le droit de remplir ses silences. Nous convenons que je lui enverrai les chapitres au fur et à mesure pour qu’elle donne son avis ».

Ainsi, dès le début, un contrat d’écriture est posé. Le roman prend en compte le témoignage de la concernée sur les événements qu’elle a vécus, mais Lola Lafon se donne le droit d’intervenir dans son récit pour retoucher certains détails, compléter la version de Nadia ou encore la confronter à celles des journalistes ou historiens sur la Roumanie sous Ceausescu et sa prise de position vis à vis du régime. L’auteur veut avant tout maintenir son récit dans une certaine objectivité. Elle cherche à détruire l’icône de la gymnaste pour retrouver sous le masque de cire la jeune femme complexe et ambiguë. Sa mission est d’éviter l’hagiographie. Ainsi, Lola Lafon réussit sa deuxième mise au point : un pacte de lecture avec son public.