Identification

Voulez-vous partager ma maison ?, Janine Boissard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 08.06.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Fayard

Voulez-vous partager ma maison ?, mars 2016, 304 pages, 20 €

Ecrivain(s): Janine Boissard Edition: Fayard

Voulez-vous partager ma maison ?, Janine Boissard

 

Vous entrez doucement dans ce livre comme dans un jardin, en trois parties, ce livre est un jardin. L’auteur s’adresse à vous « directement » et la narratrice, Line, vous invite chez elle. Une voix off et la voix d’une femme entrée en cinquantaine. L’atmosphère est agréable, a priori, l’émotion est tangible. Oui c’est un peu ça, un livre confortable qui vous prend par la main et vous dit : regarde.

La narratrice enfant et son père, et son père au-dessus d’elle, son père lui tenant un doigt de la main, son père derrière elle quand il faudra ôter les roulettes du vélo, ce père militaire qui lui intimera « envole-toi ». Ensuite, le mari militaire. Augustin. Le transfert est établi, le cliché est facile. Qu’importe. Vous êtes à Angers, enfin tout près, Line se tient maintenant sur le seuil de sa maison, elle est veuve.

Ses renoncements. Les parenthèses nombreuses où elle entrepose pêle-mêle ses considérations et ses tiraillements. Raconter ce que son mari était, tout ce qu’il n’était pas. Son propos, vous le jugez amusant parfois, enjoué toujours : un ton bienveillant malgré les remontées qui se veulent acides.

Une rivière, un jardin, une maison.

Et deux enfants, Colomba et Thomas, maintenant adultes « nés du même moule » mais diamétralement opposés. Soit. Une fille et un garçon. Line vous confie. Ces naissances qui jettent la femme sur le côté, les indélébiles cicatrices dans le corps. Le temps de l’enfance que la mère entretient, nourrit, étire. Sa vie d’épouse passée auprès d’eux, après eux.

Line lit des romans policiers à l’ombre de son confident. Un marronnier qui écoute, qui frémit, il domine le potager en jachère, il veille des pommiers stériles. Il tient les autres. Il s’appelle Paul.

Les pièces de la maison et des meubles en châtaignier.

Une cuisine où la table est en châtaignier, où les discussions s’aiguisent, les poisons se concentrent. Les repas sont une préoccupation centrale. La maison est une châtaigneraie, une forme et une mesure, elle se nomme l’Escale.

« Et n’aurais-je pas mieux fait de suivre ses conseils : vendre, acheter un studio en ville ? Etait-ce raisonnable de m’être accrochée à ma maison pour l’amour d’un arbre, un jardin, un bout de ciel, un couplet de chanson d’une rivière à moi ? »

Vendre à la mort du conjoint parce que les droits de succession sont insurmontables. Vendre ou mourir. Partager/échanger. Le sujet est d’actualité, voire tendance. Mondial. Vous espérez de l’inédit, apprendre davantage, être étonné ou conforté par l’expérience de Line. Vous continuez.

Grâce à sa fille qui vit à proximité, qui vit dans son époque, Line ouvre sa maison angevine, loue son intimité, descend dans les entrailles de sa demeure. Grâce à internet. Trois chambres à l’étage. Elle cède la sienne, la chambre du couple, la chambre qu’il faut déménager, repeindre, refondre. Line loge désormais en bas, dans le bureau de feu son mari qu’il faut débarrasser, nettoyer, reprendre. Sa fille a sélectionné pour elle trois « profils », de parfaits locataires tous trois tombés « amoureux » du jardin depuis une photo.

Priscille est une jeune illustratrice de livres pour enfants, elle veut entre autres ressusciter le potager. Claudette est une éthologue fortement attachée au bien-être animal. Lui plus âgé est l’homme providentiel, un réflexologue chinois fin connaisseur des plantes des pieds certes, des voies profondes de l’harmonie physique et spirituelle. Son nom, vous peinez à vous le remémorer, Line a donc des surnoms pour chacun. Max le petit ami de sa fille, Max sait fracturer les portes. Alma l’amie d’enfance de Line, l’amie maladroite, l’amie des souvenirs et des habitudes. Les personnages sont, bien sûr, bien moins ou bien plus que ce que leurs sourires donnent à voir.

Vous êtes curieux, vous progressez.

L’éthologue aménage avec sa tortue Gertrude dont le but premier est d’investir le potager, l’illustratrice avec quantité de bagages et de manies. Priscille est obnubilée par le contenu de son assiette, en plus d’être orthorexique, elle est prosélyte. Chacun va naturellement forer la vie de l’autre. Le parasite est dans l’arbre, invisible il ronge son équilibre. Inconnu, il menace son existence.

A l’arrivée surprise du fils pour Pâques (pour mémoire Thomas, installé en Corse et accompagné de son petit garçon), vous basculez. Fin de la deuxième partie.

Sa chambre de gamin qui n’en est plus une, est occupée par Claudette, où dormir, la maison est bouleversée. La mémoire de son père est infiltrée, est une porte dérobée. Sa sœur est égale à elle-même. Ils semblent si peu se connaître. Sa mère est méconnaissable, est déjà une autre femme.

« Envole-toi ».

Vous avez bientôt terminé le livre, vous l’avez lu vite, il se lit aisément. Vous laissez couler les images sans résistance, vous vous laissez porter jusqu’au moment où vous arrêtez. Trop prévisible, trop exagéré, quelque chose vous dérange. Pourtant ça fonctionne. Vous poursuivez. Vous êtes pris par la douceur du jardin. La silhouette des personnages dans l’embrasure de la porte. Vous vous attachez. Et puis la maison au cœur de laquelle vous retrouvez peu ou prou la vôtre, des agencements similaires, celle que vous espérez. Votre enfance ou une anecdote, un fragment ou une odeur. Un détail inédit, un détail qui resurgit.

Toutes ces pièces qui dévoilent au moins une chose de vous.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 


  • Vu : 2196

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Janine Boissard

 

Janine Boissard est l’auteur de près de quarante romans parmi lesquels L’esprit de famille, Une vie en plus, ou plus récemment Chuuut. Son succès jamais démenti, elle est l’une des romancières françaises les plus populaires. Et réciproquement.

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.