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Ohio, Stephen Markley (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Vendredi, 16 Octobre 2020. , dans USA, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Albin Michel

Ohio, Stephen Markley, août 2020, trad. anglais (USA) Charles Recoursé, 540 pages, 22,90 € Edition: Albin Michel

 

Un soir. Six chapitres. Six amis d’enfance ou d’anciens camarades de lycée, or l’étaient-ils vraiment. Six chapitres bâtis comme des nouvelles. Dans l’état de l’Ohio, aux États-Unis.

Un soir, à New Canaan. Pour Internet, New Canaan est, entre autres, une suite de chiffres, 41°8’48.347’’N73°29’41.44’’W, une altitude de 105 mètres, une densité de 339 habitants/km2, 5280 familles dont 41,7% des enfants ont moins de 18 ans, 6822 ménages, 19395 habitants en 2000. Un an avant le 11 septembre 2001.

Assurément un rythme. La formation immédiate des images. Et la voix-off/la voix-on, qui d’emblée séduit. Le ton donc. Chaque détail est exprimé, détouré, débarrassé de son fondement spatio-temporel. Son revers. Et des descriptions à relire deux fois pour le plaisir du son. La fabrique d’une histoire qui fige, qui glace, qui foudroie. Lorsque la littérature perce l’envers des choses. Des êtres. Leur épaisseur. La fumée comme cadre, omniprésente tout au long du livre. Les vapeurs, le brouillard. Les vapeurs d’alcool. L’obscurité comme fond. La vie des êtres sans fonds.

Stoner, John Williams (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 06 Octobre 2020. , dans USA, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, J'ai lu (Flammarion)

Stoner, trad. américain, Anna Gavalda, 380 pages, 7,60 € . Ecrivain(s): John Williams Edition: J'ai lu (Flammarion)

 

William Stoner est une sorte de prototype de l’anti-héros. Sa personnalité réservée, son ambition limitée, sa nature bienveillante et calme en font un personnage romanesque peu propice aux grandes envolées épiques. Et, en effet, ce roman n’a rien de l’épopée : les événements y sont d’une grande banalité, les rencontres peu colorées, les gens n’y sont guère extraordinaires.

Alors la question se pose : pourquoi et comment ce roman devient-il fascinant dans les mains du lecteur ? Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : dans cette banalité d’une vie racontée, se niche… quoi ? La littérature. Par deux entrées, l’une est dans le talent narratif de John Williams, l’autre dans le basculement du personnage de Stoner qui – fils de paysans pauvres et petit étudiant en agronomie à l’université de Columbia-Missouri – va un jour, provoqué par un professeur de littérature lors d’un module de lettres – découvrir le dédoublement radical que propose l’œuvre littéraire, une sorte d’évasion de soi, d’élévation puissante qui propulse le brave garçon dans des mondes qu’il ne soupçonnait pas.

Les Bonnes Gens, Laird Hunt (Par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 22 Septembre 2020. , dans USA, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Babel (Actes Sud)

Les Bonnes Gens (Kind One), Laird Hunt, trad. américain, Anne-Laure Tissut, 241 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Laird Hunt Edition: Babel (Actes Sud)

Ginny est partie de la maison de ses parents pour rejoindre le Paradis. Avec l’homme qui est venu pour l’épouser, Linus Lancaster. Et sa vie sera la connaissance, longue et terrible, de l’Enfer. Lentement, comme dans une descente progressive au fond d’un gouffre, Laird Hunt nous plonge dans une histoire de peine, de douleur et de mort. C’est par la mort d’une petite fille que commence le roman. Et c’est par la mort d’une vieille dame que s’achève le roman. Il n’y a pas de place pour la lumière, pour l’espoir. Le malheur semble tellement être un destin, que les gens le vivent comme inévitable. La mort d’un bébé est ordinaire et les parents semblent la recevoir comme une fatalité. Hunt ne laisse paraître aucune émotion lors de l’accident fatal. A peine dite, la blessure est plus acérée, plus profonde.

« Le bébé s’était fait mal en tombant et quand je la sortis du puits elle était morte. Je la donnai à ma femme puis allai m’appuyer contre le flanc de la maison. Le bois était tout chaud du soleil de l’après-midi. Au-dessous du niveau de mon torse, tout était dégoulinant. Je savais que notre fille dégoulinait aussi. Elle s’était cogné la tête en tombant et avait une marque en forme de croissant au-dessus du sourcil. En me retournant, je vis que ma femme n’avait pas bougé. J’apercevais la jambe de ma fille, la peau toute tendre au-dessus de la petite bottine mouillée. Nous l’enterrâmes à côté du ruisseau ».

La Constellation du Chien, Peter Heller (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Septembre 2020. , dans USA, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Babel (Actes Sud)

Edition: Babel (Actes Sud)

 

Après la fin de toute chose. Il est étonnant que cette expression, toujours reprise dans la littérature dystopique, ne soit pas pointée comme un parfait paradoxe. La matière du roman même est la négation absolue de la Fin de toute chose, plus encore quand, sous la plume impeccable de Peter Heller, elle est pétrie d’humour et d’optimisme. C’est la fin assurément de toute chose connue – situation qui génère, au long des dystopies et en particulier de celle-ci, une nostalgie pénétrante, lancinante. Tout ce qui est perdu revient en assauts répétés et douloureux : les personnes aimées, les moments heureux, un ordre du monde plutôt harmonieux – au moins pour ceux qui avaient la chance de vivre dans des contrées favorisées – et même des objets, des livres, des médicaments, des véhicules.

Comme un dinosaure qui aurait survécu à la grande disparition, La Bête est là et miraculeusement fonctionne encore. Elle ronfle, gronde… et vole. C’est un vieil avion, un « Cessna 182 de 1956 », et Hig, le héros et narrateur du roman, parcourt à ses commandes le petit territoire qu’il a colonisé avec son acolyte Bruce Bangley, vieux bonhomme acariâtre.

Cette maudite race humaine, Mark Twain (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine , le Lundi, 14 Septembre 2020. , dans USA, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Babel (Actes Sud)

Cette maudite race humaine, mai 2020, trad. anglais (USA) Isis von Plato, Jörn Cambreleng, 80 pages, 5,80 € . Ecrivain(s): Mark Twain Edition: Babel (Actes Sud)

De la virulence dans l’écriture

En abordant un essai polémique, on s’attend à découvrir un opus radical, combatif, parfois violent dans ses propos, ou encore à suivre les sinuosités subtiles de l’ironie, ou bien à rencontrer un auteur qui s’adresse à nous, l’insulte à la bouche, un esprit brillant mais « vachard ». C’est comme si un virus entêté s’était introduit dans la littérature. On est loin d’une littérature tiède, fade et édulcorée, recherchant le consensus mou. Il y a un peu de tout cela en ouvrant le livre de Mark Twain, Cette maudite race humaine. On pense d’ailleurs à la grande tradition des polémistes et on a en tête des noms comme ceux de Bloy, Bernanos, Berl, tous des esprits qui ne s’en laissaient pas conter et aptes aux duels verbaux.

L’ouvrage de Mark Twain est modeste dans sa dimension, une soixantaine de pages, mais son intention est bien explicite, vu le titre ; l’auteur réprouve avec la plus grande force l’espèce humaine. Le livre comporte cinq essais (écrits à la fin de sa vie mais publiés d’une manière posthume) dont deux sont particulièrement intéressants, celui qui ouvre le recueil et celui qui le referme : Le monde a-t-il été fait pour l’homme ?, et L’animal inférieur.