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Articles taggés avec: Godefroy Cyrille

Enfants des morts, Elfriede Jelinek (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 28 Novembre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Langue allemande, Roman, Points

Enfants des morts, trad. Olivier Le Lay, 704 pages, 8,60 € . Ecrivain(s): Elfriede Jelinek Edition: Points


Massacre à la plume

Calmez-vous, miss Jelinek, étouffez un peu votre fiel sans quoi vous ne décrocherez jamais le Nobel. Comment ?! Vous l’avez déjà obtenu ?! En 2004 ! Comme quoi on peut ouvertement désespérer sans que le jury s’exaspère. Monsieur Houellebecq peut garder espoir, faudrait juste qu’il clope un peu moins, le lascar. En attendant, Shadok Jelinek décape, décape toujours, de sa dystopie sémantique jamais ne désempare.

Nul ne l’ignore, l’écrivaine autrichienne née en 1946 et perpétratrice éhontée de romans corrosifs ne fait pas dans la dentelle. Une criminelle plumitive d’envergure internationale. Réfractaire aux minauderies, elle a coutume d’inciser la plaie à vif. Avec Enfants des morts (1995), elle ne déroge pas à son savoir-faire, elle respecte à la lettre sa mélanographie enclenchée dans les années 70. Dans le cadre enchanteur des Alpes autrichiennes, au gré d’un gracieux phrasé, Jelinek dézingue à toute berzingue.

Gargantua, François Rabelais (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 07 Novembre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Gargantua, François Rabelais, Flammarion, 2016, translation en français moderne Myriam Marrache-Gouraud, 477 pages, 4,90 €

 

Palsambleu, quelle créativité, quelle gouaille, quelle outrance, ce Rabelais ! Les braises de la paillardise ne l’effrayaient guère. Il les maniait et les sculptait avec tellement d’habileté, d’élégance et d’humour qu’elles parviennent en nos mains transformées en pépites littéraires. Avec Pantagruel (1532), premier volume d’une pentalogie (pintalogie, devrait-on dire) composée également de Gargantua (1534), Le tiers livre (1546), Le quart livre (1548 et 1552) et Le cinquième livre (1565), l’écrivain français défricha le champ romanesque près d’un siècle avant Cervantès. Gargantua retrace les aventures épiques et cocasses du géant et père de Pantagruel, de la naissance à l’âge adulte.

François Rabelais, tour à tour moine, étudiant, médecin, écrivain, né on ne sait quand (1483 ou 1494) du côté de Chinon, ne lésinait pas sur la truculence, la facétie, l’invraisemblance. À telle enseigne qu’il fit naître son héros au terme de onze mois de gestation, et par l’oreille s’il vous plaît. L’imagination recèle tellement de ressources inexploitées.

Seiobo est descendue sur terre, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 30 Octobre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays de l'Est, Roman, Cambourakis

Seiobo est descendue sur terre, mars 2018, trad. Du hongrois Joëlle Dufeuilly, 410 pages, 25 € . Ecrivain(s): László Krasznahorkai Edition: Cambourakis


László Krasznahorkai, l’auteur de deux des plus grands romans de la fin du siècle dernier, à savoir Tango de Satan (1985) et La mélancolie de la résistance (1989), s’essaie à l’ekphrasis c’est-à-dire la description d’une œuvre d’art enchâssée dans un récit. Seiobo est descendue sur terre (2008), enfin traduit et publié en français dix ans après sa sortie en Hongrie, se compose de 17 récits indépendants, 17 variations sur le mystère de la beauté et de l’âme humaine, 17 réflexions sur l’art et le sacré.

L’écrivain hongrois né en 1954, orfèvre d’une menace apocalyptique dans La mélancolie de la résistance, peintre de la désolation et de la résignation dans Tango de Satan, cette fois-ci saisit la beauté au vol, la traque dans tous les recoins de la terre et à toutes les époques.

Des souris et des hommes, John Steinbeck (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 24 Octobre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman, USA

Des souris et des hommes, trad. Maurice-Edgar Coindreau, 174 pages, 6,60 € . Ecrivain(s): John Steinbeck

 

Ils vont, tous deux, sur les chemins d’une Amérique un peu fruste, encore sauvage. Le dégourdi et le dingo. De ferme en ferme, à la recherche d’un travail. En quête d’un peu de pèze comme ils disent. Les voilà près de Salinas en Californie, là où Steinbeck est né. Entre George et Lennie, les mots sont âpres, mais l’amitié est solide. Enracinée depuis l’enfance. Lennie le colosse aime caresser les souris, les chiots, les cheveux des femmes. Fasciné par tout ce qui est doux et soyeux. Ça le rassure, tel le contact avec un sein. Lennie n’a pas sa place dans ce monde. George le futé veille sur lui, le protège, le préserve du ressac extérieur, amortit ses bourdes, le canalise, le morigène. Lorsque, à bout, George menace de l’abandonner, Lennie panique. Mais jamais ces deux larrons ne se séparent.

Embauchés dans un ranch où Curley, fils du patron et mari jaloux, cherche des noises à Lennie, ils ébauchent des projets d’avenir. Ils rêvent, enterrent un instant leur misère. Ils rêvent de posséder leur propre ferme, ils rêvent de liberté, Lennie d’élever des lapins, de les soigner, de les caresser.

Tango de Satan, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 18 Octobre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Tango de Satan, László Krasznahorkai, Folio, trad. Joëlle Dufeuilly, 288 pages, 21 €

 

Ouvrez un livre de l’écrivain hongrois LászlóKrasznahorkai, et d’inquiétants effets secondaires s’emparent de votre corps, d’impalpables interférences troublent votre lucidité, d’étranges phénomènes altèrent la matière autour de vous : la lumière décline subitement, le sol s’affaisse sous vos pieds pourtant solidement rivés au béton du réel, la linéarité temporelle s’étiole littéralement. Tango de Satan, premier roman publié en 1985 par le cobra des Carpates (hé, ça sinue et se déplace, un serpent !), n’échappe guère à cette règle paranoïde. Vos mains, à force de tourner les pages de ce livre, finiront par s’empoisser tellement l’atmosphère perpétuellement pluvieuse et bourbeuse se propage au mépris de toute frontière dimensionnelle. Et sur votre esprit se déposera une brume fuligineuse à laquelle le style méandreux de Krasznahorkai n’est pas étranger. Trêve de déblatérations : quel délice indicible, quelle extase déconcertante de lire cet auteur exigeant né en 1954, méritant lauréat de plusieurs distinctions littéraires, notamment le prix József Attila (1987), le prix Sándor Márai(1998), le prix Kossuth (2004) et le prix international Man Booker (2015) pour l’ensemble de son œuvre.