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Albert Cossery, la dérision subversive, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 19 Septembre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

À la question classique et remâchée adressée aux romanciers : « Pourquoi écrivez-vous ? », Albert Cossery (1913-2008), écrivain d’origine égyptienne et d’expression française, répondait : « Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain ». J’ai lu Cossery et ne l’ai pas entendu. Le lendemain, j’étais collé à ma besogne, telle une sangsue gorgée de désarroi. Par lâcheté, par confort, par habitude, que sais-je. Pourtant, rarement l’atmosphère d’une œuvre aura pénétré si profondément mon esprit. Explication : Cossery pratiquait à travers ses livres et son mode de vie une résistance passive vis-à-vis de ce qu’il qualifiait d’imposture moderne. À l’activisme et au matérialisme galopants de la société capitaliste, le dandy démuni opposait une indolence séditieuse, une ironie débonnaire, une paresse bienheureuse. À l’ère de l’information éphémère, de la communication consensuelle, de l’accélération et de l’uniformisation universelles, les romans de Cossery diffusent une douceur torpide et anarchisante portée par un style impeccable dont les échos cogneront longtemps dans ma caboche.

Céline et Céline, Michel Ruffin, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 12 Septembre 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Céline et Céline, Michel Ruffin, éditions Chum, juin 2018, 344 pages, 19 €

Il est difficile de concilier la solitude si cruciale à l’écriture et la fréquentation pernicieuse d’une Aphrodite effrontée. Stanislas Dambreville, veuf, professeur et critique littéraire de 40 ans, perclus dans sa résidence estivale de Calvi, planche sur un essai consacré à Céline lorsqu’il consent à contrecœur à héberger chez lui Juliette, une jeune fille de 25 ans un peu paumée et pour le moins décomplexée. Stan ne court pas après les filles : « Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’intéressait plus aux filles ». Seul Céline l’obnubile. Sa trajectoire, sa guigne, son œuvre, son outrance, son style. Enfermé dans sa geôle littéraire, absorbé par la vie d’un mort, enclavé dans sa routine sans surprise, Stan snobe la jeune fille, souffle sur ce grain de sable qui, il se sait, pourrait enrayer sa belle mécanique. Néanmoins, de menus rapports en repas partagés, la belle impudente s’insinue dans son quotidien, s’installe dans son esprit, et, tel un fascinant parasite, trouble sa quiétude d’anachorète. Primesautière, provocante et singulière, elle attise inéluctablement la curiosité de Stan, aiguise son appétit, ranime son instinct animal. Stan esquive, scrupuleusement, rabroue, se cabre, jusqu’à ce qu’il craque. Un mâle et Vénus sous le même toit, quel que soit le degré de résistance, la nature humaine l’emporte à l’usure. Au diable la paix, à lui l’aventure. Entrée dans l’existence du critique littéraire par effraction, Juliette en sortira comme une voleuse. Ravageant entre-temps, par un tour digne d’Arsène Lupin, son cœur, sa réputation et son destin.

Kronos, Witold Gombrowicz

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 05 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Biographie, Pays de l'Est

Kronos, mai 2018, trad. polonais Malgorzata Smorag-Goldberg, 432 pages, 8,30 € . Ecrivain(s): Witold Gombrowicz Edition: Folio (Gallimard)

 

Madame Gombrowicz, pourquoi diable avez-vous exhumé de la malle secrète ce second journal intime écrit par votre mari, le célèbre écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969) ? Quel est l’intérêt de publier un document non seulement dépourvu de pulpe psychologique, philosophique ou introspective mais de surcroît se dispensant d’un minimum de construction littéraire ? Que ce journal est sec et désincarné ! Qu’il est triste et laid ! Qu’il est froid et bâclé ! Tel un reliquat de charogne calanchée depuis plusieurs jours, au détour d’un sentier gisant, il n’attire qu’une frêle horde de drosophiles vibrionnantes, perpétuant par habitude sur ce corps décomposé leur torpide harcèlement.

Que ressort-il donc de cette hideuse dépouille, de ce cadavre honni ? Que retenir de ce document prétendument sensationnel, à en croire les propos exaltés du préfacier Yann Moix : « Pour la première fois, on peut assister, en temps réel, aux effets du quotidien sur le génie gombrowiczien ».

Occupe-toi d’Amélie, Georges Feydeau

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 03 Septembre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Théâtre

Occupe-toi d’Amélie, juin 2018, 576 pages, 4,85 € . Ecrivain(s): Georges Feydeau Edition: Folio (Gallimard)

 

Appelé par ses obligations militaires, Étienne confie à son meilleur ami, Marcel, le soin de veiller sur sa fiancée durant son mois d’absence : « Occupe-toi d’Amélie ! ». Sur la base de cette instance dont l’ambiguïté ne tardera pas à se révéler scabreuse, s’enclenche une intrigue complexe émaillée de rencontres impromptues, de rebondissements, de quiproquos et de cocasseries en tous genres.

Rien n’est simple dans la vie. Malgré tout, lassée de tant d’amertume et de désespoir, la fée veillant sur nous avec une désinvolture de baudet daigne parfois nous gratifier d’un coup de pouce salutaire, l’insigne pichenette du destin : Marcel, noceur désargenté, a l’occasion d’hériter d’une fortune colossale à condition qu’il se marie. Il profite donc de l’aubaine « Amélie » pour faire croire à son parrain qu’il est sur le point d’épouser celle-ci. Autour de ce conjungo fictif gravite une nuée de personnages secondaires, notamment un Prince slave aussi prodigue que concupiscent, courant la prétentaine, butinant tout ce qui papillonne autour de son sceptre. Ses appétits débordants le conduisent naturellement à convoiter avec une assiduité juvénile la belle et gracile Amélie, laquelle, loin d’être effarouchée, se montre particulièrement réceptive aux promesses de cadeaux dont le Prince la couvre.

Le Revenant, Éric Chauvier

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 23 Août 2018. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Allia, Poésie, Roman

Le Revenant, août 2018, 74 pages, 6,50 € . Ecrivain(s): Éric Chauvier Edition: Allia

 

Baudelaire vivant !

Rien d’inopportun ni de saugrenu à faire revivre Charles Baudelaire. Au contraire. Éric Chauvier, anthropologue et écrivain né en 1971, pour le coup créateur impudent et téméraire, téléporte le poète maudit dans la modernité parisienne du vingt et unième siècle, confronte le dandy torturé des Fleurs du mal aux périls et aux aléas d’une humanité scabreuse et accélérée : « De s’être débattu comme un diable dans le cœur sombre du dix-neuvième siècle n’aura pas suffi ».

À l’ère du smartphone et du SMS, de l’Anafranil et de l’uniformisation universelle, de la prose taille basse et du périssement des espèces, la poésie, le spleen, la singularité de Baudelaire manquent cruellement. Dans ce texte court et claquant, il réapparaît sous les traits d’un zombi égaré, d’un clochard moribond, affalé à proximité d’une sortie de métro, en proie à la frénésie parisienne, méprisé par les passants, ignoré par le consommateur et le salarié pressés, eux-mêmes polichinelles d’une vaste comédie :