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Articles taggés avec: Godefroy Cyrille

La punition, Tahar Ben Jelloun (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 15 Janvier 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman

La punition, novembre 2019, 176 pages, 6,80 € . Ecrivain(s): Tahar Ben Jelloun Edition: Folio (Gallimard)

 

Casablanca, 23 mars 1965 : 9 ans après l’indépendance, les forces de l’ordre marocaines placées sous l’égide du règne autoritariste d’Hassan II répriment dans le sang une manifestation formée initialement autour de la grogne lycéenne consécutive à la parution d’une circulaire ministérielle restreignant l’accès à l’éducation. Bilan : une dizaine de morts selon les autorités marocaines, un millier selon la presse étrangère et l’UNFP, parti d’opposition fondé en 1959 par Medhi Ben Barka. Parmi les manifestants, le jeune Tahar Ben Jelloun, étudiant en philosophie. Quelques mois après les turbulences contestatrices, les autorités marocaines, soucieuses de mâter, neutraliser voire éliminer les opposants au régime, convoquent Ben Jelloun et le conduisent manu militari, comme 93 autres étudiants politisés, dans une caserne au nord du Maroc. La catabase commence, sorte de Midnight Express version marocaine et sans hachisch…

« C’est l’époque où des jeunes gens disparaissent, où l’on vit dans la peur, où l’on parle à voix basse en soupçonnant les murs de retenir les phrases prononcées contre le régime, contre le roi et ses hommes de main – des militaires prêts à tout et des policiers en civil dont la brutalité se cache derrière des formules creuses ».

Chorus, Philippe Blanchon, Jacques Sicard (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 06 Janvier 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Chorus, Philippe Blanchon, Jacques Sicard, éditions La Nerthe, novembre 2019, 118 pages, 15 €

« Samuel Beckett : Pénétrer loin dans la langue, jusqu’en son défaut, pour y trouver l’arrangement sonore qui en sera l’ultime cahot : fin ».

Cette formule de Jacques Sicard effleure l’essence de cet opus magnifié par une langue sauvage et singulière, telle une garrigue au crépuscule. Un opus perpétré par un duo, Jacques Sicard et Philippe Blanchon, deux rameaux pour une même plume, gracile et gracieuse, fragile et précieuse, rosée aurorale d’un automne en pente douce…

« Et c’est Elle, à fumer l’attendant à travers un rideau de feuilles, Il la voit avec ses yeux à Elle, la belle vêtue de noir, à l’unisson de la nuit nue des campagnes, l’annuitée désirée, voulue à l’exception de tout, et qui au tréfonds, au plus secret le restera… ».

Au gré d’impressions fugitives ou de songeries percussives, le tandem file d’improbables et sublimes correspondances, tel un Baudelaire sous absinthe, esquissant une quadrature aux arabesques elliptiques où flamboient les arts du cinéma, de la peinture, de la musique et de la littérature. Une farandole où Artaud et Beckett côtoient Murau, Antonioni et Godard, où Coltrane et Bach croisent Cézanne, Van Gogh et Renoir.

Un personnage en quête de sublimations, Mathilde Girard (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 16 Décembre 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Gallimard

Un personnage en quête de sublimations, Mathilde Girard, octobre 2019, 128 pages, 12,50 euros Edition: Gallimard

Sublimation : passage d’un corps de l’état solide à l’état gazeux. En psychanalyse, cette notion conceptualisée par Freud désigne la dérivation de l’énergie sexuelle vers un but artistique, ou plus largement vers un objet socio-culturel valorisé par le Surmoi. En somme, l’œuvre prend le relais de la libido, le plaisir sexuel cède la place au plaisir représentatif, ce plaisir si particulier, si complexe, si résiduel, tourné vers un idéal de beauté formelle. Et Lacan de badiner sérieusement : « L’œuvre, ça les apaise, les gens, ça les réconforte. Ça leur élève l’âme, comme on dit, c’est-à-dire ça les incite, eux, au renoncement. En d’autres termes, pour l’instant je ne baise pas, eh bien ! Je peux avoir la même satisfaction que si je baisais ».

Dans le sillage des écrits freudiens sur le sujet, Mathilde Girard explore les efflorescences de la sublimation, à sa façon, tournicotante, à son rythme, adagio. Elle convoque notamment Monsieur Teste (Paul Valéry), Léonard de Vinci, Lou Andréas-Salomé et Rilke, Virginia Woolf… en vue d’analyser les modalités de la transformation de cette énergie intérieure et invisible en une matière subtile et concrète, texte, récit ou poème, idée, concept ou système, dessin, toile, sculpture, partition… Cela étant, un simple geste comme une main effleurant une chevelure révèle d’ores et déjà la rosée sublimatoire.

Autobiographie d’un mystique spirituellement incorrect, Osho (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 06 Décembre 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Autobiographie d’un mystique spirituellement incorrect, Osho, Almasta éditions, mai 2019, trad. Devika Elisabeth, Uttama, 368 pages, 25 €

 

Osho ou la maïeutique de la vacuité

Voici l’autobiographie d’un homme qui sort de l’ordinaire et de nulle part, qui fut qualifié successivement de sage, de gourou, de philosophe, de mystique… alors qu’il était avant tout un homme simple et libre s’employant à pacifier les âmes et à répandre la concorde, un individu dans l’acception la plus essentielle du terme, portant sans aucun doute l’ipséité à son faîte. Les commentateurs, en vertu d’un sens aigu de la commodité et de la superficialité, n’ont pas manqué d’enclore dans des cases cet olibrius quasi incasable, cet être foncièrement unique s’étant construit loin des moules, en dehors des systèmes, échappant par miracle aux divers conditionnements s’agglomérant en magma identitaire informe chez l’individu lambda.

Beckett, la rhétorique du peu et du peut-être (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 06 Novembre 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Que serait l’irlandais Samuel Beckett (1906-1989) devenu si, dans le sillage de six autres éditeurs, les Éditions de Minuit avaient également recalé Molloy, si Jérôme Lindon n’avait pas craqué pour ce manuscrit qui bouleversa sa vie professionnelle : « C’est de ce jour que j’ai su que je serai peut-être un éditeur, je veux dire un vrai éditeur ». Qui sait si la littérature, cette dame illustre en robe majestueuse, sur le passage de laquelle de nombreux regards se tournent, n’aurait pas continué à dédaigner cet écrivain jusqu’alors considéré comme atypique et hermétique ?

Au sortir de l’occupation allemande en France, l’ancien résistant Beckett ayant dû fuir Paris pour le sud de la France suite à une probable délation choisit d’écrire en français, de s’affranchir de sa langue maternelle, léguée, polie puis dépolie par ses ancêtres et ses contemporains, labourée dans toutes ses largeurs par son ami James Joyce. Ce basculement coïncida avec le début d’une période créative extrêmement féconde matérialisée notamment par l’écriture de la trilogie romanesque Molloy (1951), Malone meurt (1951) et L’Innommable (1953), véritable cul-de-sac ontologique dans lequel Beckett s’engouffra allègrement.