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Roman

Mangés par la terre, Clotilde Escalle

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 15 Mars 2017. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Les éditions du Sonneur

Mangés par la terre, mars 2017, 196 p. 17,50 € . Ecrivain(s): Clotilde Escalle Edition: Les éditions du Sonneur

Voici un court roman plein de violence et d’amertume, porté par une écriture qui ne l’est pas moins, tendue et inattendue, capable de surprendre à chaque ligne.

Nous sommes dans une province française fantasmée plus que réelle, à une époque hors du temps. Toutes les pages du début font penser à un tableau provincial du XIXème siècle ou du début du XXème et quelle surprise quand on entend parler de la mort de Sylvia Kristel, ou de l’Iphone ! Tout, les gens, les lieux, les comportements mènent le lecteur dans un déplacement dans le temps plus que dans l’espace. Et le rythme imposé par le style de l’auteure donne à cette histoire une dimension de fable noire qui se préoccupe peu de vraisemblance et atteint son but : l’inquiétude permanente.

Nous sommes donc dans un bourg quelque part en France. Clotilde Escalle va promener son récit dans une palette de personnages qui, tour à tour, seront la focale de ses récits. Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, mais des bribes d’histoires de gens enfoncés dans la plus profonde misère morale. Des trois frères cinglés qui tendent des fils de métal sur les routes pour écrabouiller les voitures et les gens qui sont dedans, jusqu’au notaire – caricature du notaire de Province, sorte de Emma Bovary au masculin – sa détresse sexuelle et sa musique baroque.

Les sommets du monde, Pierre Mari

Ecrit par Mélanie Talcott , le Lundi, 13 Mars 2017. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Fayard

Les sommets du monde, janvier 2017, 328 pages, 19 € . Ecrivain(s): Pierre Mari Edition: Fayard

L’Histoire ne retient de la réalité de n’importe quelle guerre que des statistiques funèbres, des dates commémoratives, la bâtardise de ses interprétations justificatrices et les polémiques verbeuses, telle celle allumée récemment par les propos opportunément électoralistes de Emmanuel Macron au sujet de l’Algérie. Qu’on l’admette ou non, toutes les guerres furent et sont colonialistes et elles sont toutes porteuses de crimes contre l’humanité, les génocides étant la manifestation horrifique de leurs extrêmes brutalités. De fait, elles répondent toutes au but inavoué d’instituer par la force au prétexte d’une action civilisatrice une hégémonie politique, économique, idéologique et/ou religieuse, la culture étant son passe-droit et l’humanitaire, le sauf-conduit paternaliste de sa modernité, du moins de la part de l’Occident. Juste retour de bâton, vient un moment où, selon la formule consacrée, les peuples revendiquent le droit de disposer d’eux-mêmes, droit si fictionnel qu’il se concrétise à son tour par des guerres dites de façon surréaliste d’indépendance. Quelques siècles plus tard, toute honte bue et le remords christique en goguette, on s’excusera de tous ces faux pas dont la responsabilité se perdra dans le collectif. A l’individuel, les femmes, les enfants, les hommes qui ont payé de leur peau cette folie hégémonique sont jetés dans les fosses communes de l’oubli. Il n’y a guère que les cimetières pour s’en souvenir, les historiens pour exhumer leur mémoire controversée ou les écrivains pour les faire revivre avec plus ou moins de parti pris, l’Histoire étant toujours plurielle.

No home, Yaa Gyasi

Ecrit par Theo Ananissoh , le Samedi, 11 Mars 2017. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Calmann-Lévy

No home, janvier 2017, trad. anglais (USA) Anne Damour, 408 pages, 21,90 € . Ecrivain(s): Yaa Gyasi Edition: Calmann-Lévy

 

Une idée simple – un peu biblique – et un accomplissement ample, très ample. Prendre ce jeune étudiant américain apparemment noir et la jeune femme, également noire, à côté de lui, là, dans ce musée de San Francisco, et remonter la généalogie de chacun des deux. Non ; pas remonter, mais faire un saut dans le passé lointain puis reconstituer à partir de là la trame respective des multiples existences, des multiples histoires, des multiples lieux qui précèdent l’un et l’autre. Chaque être a dans son dos une foule d’autres vies, une infinie ramification.

Au milieu du XVIIIe siècle, sur la côte de ce qui, quelque deux cents ans plus tard, sera nommé le Ghana, les peuples, les ethnies ou les tribus comme on veut, minuscules ou grands, se font sans cesse la guerre. Et comme partout ailleurs et de tout temps dans les affaires humaines, les vainqueurs de la veille sont à leur tour vaincus le lendemain à la faveur d’un changement d’alliance, d’une ruse ou d’un intense désir de vengeance. Yaa Gyasi, vingt-huit ans, est une romancière disons de la tradition balzacienne. Elle sait qu’un roman, ce sont des personnages. Au cours d’une de ces guerres à répétition et du lot des captifs du moment, elle isole une femme nommée Maame. Horreur encore bien de notre époque évoluée, Maame est violée par un des hommes de la tribu victorieuse. Elle accouche d’une fille prénommée Effia.

La filière écossaise, Gordon Ferris

Ecrit par Jean-Jacques Bretou , le Samedi, 11 Mars 2017. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres, Iles britanniques, Seuil

La filière écossaise, février 2017, trad. anglais Hubert Tézenas, 472 pages, 22,50€ . Ecrivain(s): Gordon Ferris Edition: Seuil

 

Automne 1946, nous retrouvons Douglas Brodie (déjà présent dans La Cabane des pendus et Les Justiciers de Glasgow (1), reporter à la Glasgow Gazette, en train d’enquêter pour son ami le tailleur Isaac Feldmann. Ancien flic avant guerre puis ex-officier interprète à Bergen-Belsen au procès des anciens criminels nazis, l’intrépide et perspicace Brodie doit tenter d’élucider le mystère de plusieurs vols de bijoux ayant eu lieu le jour de shabbat dans la communauté juive de Garnethill. Tandis que son amie avocate et logeuse, la belle et intelligente Samantha Campbell, part pour Hambourg afin de participer au procès pour crimes de guerre contre les fonctionnaires du camp de concentration de Ravensbrück, Brodie découvre que se cache derrière les brigandages sur lesquels il enquête une « route des rats ». Á la classique filière qui permettait aux criminels de guerre de s’enfuir en Amérique du sud via l’Autriche et l’Espagne, il en existerait une autre partant de Hambourg, allant à Glasgow pour rejoindre les Etats-Unis.

L’abandon des prétentions, Blandine Rinkel

Ecrit par Frédéric Aribit , le Vendredi, 10 Mars 2017. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Fayard

L’abandon des prétentions, janvier 2017, 240 pages, 18 € . Ecrivain(s): Blandine Rinkel Edition: Fayard

 

« Sans doute, n’aimons-nous jamais que les énigmes » : de celles, merveilleuses, qui voient par exemple un livre s’ouvrir sur une phrase d’Annie Le Brun. Le ton est donné : Blandine Rinkel, d’emblée, place son premier roman à un niveau d’exigence littéraire qui force le respect. Annie Ernaux ? Pierre Michon ? L’abandon des prétentions lorgne en effet vers de sacrés aînés qui en intimideraient plus d’un.

Appelons donc cela roman, puisque c’est marqué sur la couverture. Une jeune femme fait le portrait kaléidoscopique de sa mère, Jeanine, prof d’anglais à la retraite à Rezé, petite ville près de Nantes. 65 ans et, pour elle, 65 chapitres brefs écrits à la première personne – 66, en comptant ce chapitre 0 qui affiche le projet d’une fille vis-à-vis de sa mère, « regarder à travers la lucarne organique qu’est son propre regard pour enfin aller à sa rencontre » – et qui forment autant de fragments de tendresse à l’égard de celle qui n’existe que par, et pour les autres. Moussa l’ingénieur syrien, Alvirah la vieille Algérienne perdue au supermarché, Nicolas et Kareski les détenus récidivistes, Sarah la chauffeuse de poids-lourds et sa cohorte de camionneurs fêtards, Carmen la mythomane espagnole, un étrange marin russe ancien danseur du Bolchoï, Ruth l’Américaine, Brenda d’Ottawa, le jeune couple Sébastien et Romaric…