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Roman

Mado, Marc Villemain (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 13 Février 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Joelle Losfeld

Mado, février 2019, 160 p. 15 € . Ecrivain(s): Marc Villemain Edition: Joelle Losfeld

 

Marc Villemain, dans ce roman virtuose, réussit un double défi. Ecrire un beau roman d’amour – ce qui de nos jours relève de la rareté extrême – et parler non des filles de quinze ans mais comme une fille de quinze ans, avec une justesse, une délicatesse, une pertinence saisissantes. La jeune narratrice, auteure du journal intime qui constitue la matière de ce livre (et qui intervient aussi parfois, quinze ans plus tard devenue adulte) nous raconte une amour exceptionnelle – le féminin d’amour, normalement réservé au pluriel, s’impose ici au singulier.

On ne découvre le prénom de la narratrice, Virginie, qu’à la page 53. Rien d’étonnant à cela, la jeune Virginie, dès les premières pages, est éblouie, dominée, fascinée, reléguée au second plan par l’époustouflante Mado dont elle tombe éperdument amoureuse. Mado, pas une fille, un rêve : belle, sûre d’elle déjà malgré son jeune âge, sensuelle, intelligente, fascinante. Elle efface tous les personnages du roman par son rayonnement quasi divin.

Un tramway long comme la vie, Vladimir Maramzine (par Fanny Guyomard)

Ecrit par Fanny Guyomard , le Mardi, 12 Février 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Editions Noir sur Blanc

Un tramway long comme la vie, janvier 2019, trad. russe Anne-Marie Tatsis-Botton, 168 pages, 18 € . Ecrivain(s): Vladimir Maramzine Edition: Editions Noir sur Blanc

 

« Il y a beaucoup de choses qu’il ne comprend pas à cause de son âge respectable, et beaucoup, au contraire, parce qu’il n’est pas adulte. Les vieux, on le sait, sont plus intelligents que les jeunes, c’est pourquoi ils sont si peu adultes. (…) Le fait de ne pas être adultes leur permet de comprendre de simples sentiments humains. Mais cela les empêche de comprendre d’autres événements qui adviennent dans le monde, parce que beaucoup de choses inhumaines se passent dans le monde des adultes » (p.37).

C’est un auteur assagi qui parle, un écrivain et éditeur russe qui a quitté, dans les années 70, l’Union soviétique et son régime liberticide. Durant treize nouvelles, Vladimir Maramzine nous entraîne dans les différentes phases de la vie de son double, partant de son enfance heureuse dans la campagne soviétique, puis racontant les errances d’une communauté russe en exil dans la capitale parisienne. L’Union soviétique et son visage sombre ne transparaissent nettement que petit à petit, par des citations, des jeux hypertextuels, comme un refoulé sur lequel l’auteur, blessé et irrémédiablement rebelle, ne peut se taire.

Timika, Nicolas Rouillé (par Christelle d'Hérart-Brocard)

, le Lundi, 11 Février 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Timika, Editions Anacharsis, mars 2018, 492 pages, 22 € . Ecrivain(s): Nicolas Rouillé

 

 

Éminemment riche, Timika est un Western politique qui appelle toute la concentration du lecteur, ce sans quoi sa dimension ambitieuse, tant historique que sociologique, voire anthropologique, risque d’égarer le bouquineur désinvolte. D’une lecture exigeante donc, le roman de Nicolas Rouillé propose une description d’une incroyable précision des événements qui ont motivé, marqué et accompagné la colonisation indonésienne de la Papouasie occidentale : si Timika, cette ville minière cruellement convoitée pour son or, fait symboliquement figure de principale héroïne du roman, il est à noter qu’aucun des protagonistes ou victimes de cet impérialisme aux conséquences tragiques n’est écarté du récit, d’où un foisonnement de personnages dont l’importance singulière montre bien leur étroite intrication dans l’Histoire.

Robinson Crusoé, Daniel Defoe en la Pléiade (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 07 Février 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques, La Pléiade Gallimard

Robinson Crusoé, novembre 2018, 1040 pages, 47 € jusqu’au 30 juin 2019 . Ecrivain(s): Daniel Defoe Edition: La Pléiade Gallimard

 

« Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la stupéfaction et la terreur sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique vaillant sans relâche à la conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et passait près de moi, j’entendis plusieurs fois le capitaine proférer tout bas ces paroles et d’autres semblables : Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes tous perdus, nous sommes tous morts !… ».

Près de soixante ans séparent cette nouvelle édition de Robinson Crusoé (enrichie des gravures de Dumoulin), de celle publiée par la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Francis Ledoux en juin 1959, il s’agissait du 138ème livre de cette collection unique. Cette bibliothèque française n’a jamais aussi bien porté son nom, que lorsqu’elle s’attache à publier les orfèvres de la langue et de l’aventure littéraire. Daniel Defoe est l’un de ces témoins de la grandeur d’une langue, et Pétrus Borel (1809-1859) son éblouissant traducteur : Il en appelle à une langue « pure, souple, conteuse et naïve. Seuls lui importent le style qui, plus que tout, traduit un écrivain ainsi que certaines formes orthographiques » (Jean-Luc Steinmetz).

Des Voix, Manuel Candré (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 06 Février 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Quidam Editeur

Des Voix, février 2019, 209 pages, 20 € . Ecrivain(s): Manuel Candré Edition: Quidam Editeur

A qui pense que la littérature est pur divertissement, qu’il passe son chemin. Manuel Candré, lui, rappelle puissamment qu’elle est déplacement et condensation, création d’univers inconnus du lecteur, et surtout écriture, harcèlement de la langue, questionnement obsessionnel du sens. Des Voix met les points sur les i de l’acte de parole, comme les kabbalistes l’ont fait jusqu’à la folie, convaincus que toute vérité est dans la lettre.

Qui parle ? Qui harcèle le narrateur, maladivement allongé sur son lit, dans une pièce miteuse probablement située dans l’arrière-salle d’une synagogue de Pragol (la Vieille-Nouvelle* dans une Prague fantasmée ?), pendant la première partie du livre ? D’où viennent ces voix qui le prennent d’assaut par flux, par flots ? Du ciel ? De l’Enfer ? Candré couvre d’un épais mystère le phénomène. Il laisse son lecteur devant son désarroi pour mieux l’obliger à se poser la seule question qui vaille : la parole, pas plus que l’écriture, n’est chargée de signifiés. Ce livre ne raconte pas d’histoire. La langue est faite de signifiants-en-soi et, un signifiant, ne renvoie qu’à lui-même disait Jacques Lacan. Manuel Candré l’a parfaitement saisi, qui va même jusqu’à faire des Voix des animalcules, des petits personnages absurdes. Elles sont autonomes, elles vivent, elles entourent le narrateur, tour à tour le martyrisent ou le consolent.