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Les Livres

L'Homme mouillé, Antoine Sénanque

Ecrit par Yann Suty , le Samedi, 16 Avril 2011. , dans Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Grasset

L’homme mouillé – 207 pages, 17 € . Ecrivain(s): Antoine Sénanque Edition: Grasset

« Kafkaïen ». Le mot est utilisé à toutes les sauces au moindre semblant de mystère qu’on redoute de l’employer. Veut-il encore dire quelque chose ? Mais force est de constater qu’il sied parfaitement au livre d’Antoine Sénanque, L’homme mouillé. Le point de départ évoque celui de La Métamorphose de Kafka : un homme est frappé tout à coup d’un mal inexplicable qui va bientôt devenir son identité même. A l’instar du kafkaïen Gregor Samsa qui se réveille un matin dans la peau d’un insecte, le héros de L’homme mouillé, le hongrois Pal Vadas, lui, dégouline soudain de sueur. Mais pas de n’importe quelle sueur. C’est une sueur abondante, qui coule de toute sa peau et même de ses ongles, et qui coule, coule, coule, quitte parfois à provoquer des inondations et dévaster son appartement. D’ailleurs, techniquement parlant, ce n’est pas tout à fait de la sueur, mais de l’eau de mer, algues comprises.

Son médecin n’y comprend rien, évoque un mystère qui défie la raison. Un mystère qui s’enrichit d’une dimension psychanalytique car cette sudation inexplicable a fait son apparition le 12 mars 1938, le jour de l’anniversaire de la mort du père de Pal Vadas, tombé au champ de bataille lors de la première guerre mondiale. Et ce même jour, il reçoit un courrier lui annonçant la mort de son père…

Tu t'en vas, Magali Thuillier

Ecrit par Cathy Garcia , le Jeudi, 14 Avril 2011. , dans Les Livres, Recensions, La Une Livres, Poésie

Tu t’en vas, publié en 2004 aux Ed. du Dé Bleu. . Ecrivain(s): Magali Thuillier


Tu t’en vas. Un titre qui déjà marque le ton, non pas une injonction, mais un constat. Le constat clinique d’une réalité contre laquelle l’auteur ne peut rien. Tu, c’est la grand-mère de la narratrice et ce livre qui s’adresse à elle, raconte à travers ce dialogue à sens unique, un double départ. Le premier, c’est le faux-départ, mais aussi le plus douloureux, le plus insupportable, je dirais même littéralement le plus dégueulasse. La grand-mère tant aimée ne s’habite plus, elle n’est plus là « Une étrangère s’est glissé dans ton corps. Elle prend ta voix. Elle vit chez toi. Elle me vouvoie. Je ne lui réponds pas. J’attends que tu reviennes. Reviens ». C’est la maladie, l’Alzheimer, jamais citée, mais décrite, à petites touches implacables, presque à contre cœur, comme on évacue un peu de pus d’une plaie pour ne pas que l’infection se propage, envahisse tout, jusqu’à la moindre parcelle d’amour.
C’est la maladie qui peu à peu voile et vole la grand-mère adorée. « Pas voir les signes de la maladie. Pas les voir. Pas voir. Au revoir. Pas tout de suite. Pas ma grand-mère. Pas toi. Pas moi. Pas ».

Purge, Sofi Oksanen

Ecrit par Anne Morin , le Mercredi, 13 Avril 2011. , dans Les Livres, Recensions, Pays nordiques, Roman, Stock

Purge. 2010. 21 € . Ecrivain(s): Sofi Oksanen Edition: Stock

« Purger : purifier par élimination des matières étrangères ».

Or, qu’est-ce que l’amour (pour Aliide) sinon cela, une « matière étrangère » qui l’envahit, la comble, l’obstrue.

Dans ce livre, bien sûr il est question de la malédiction d’être femme, une femme en territoire occupé, mais le cœur, le corps ne sont-ils pas aussi territoires occupés quand l’amour advient ?

Avant tout, histoire d’amour âpre, fou, rude. Aliide aime comme une bête, tombe amoureuse de Hans, et cela la conduit à la dénonciation, à faire en elle la part belle à ce qui la dévore, brutalement.

Ce n’est rien, trahir sa sœur, prendre ses biens et sa place, ce n’est rien, vendre, et ce n’est rien non plus tuer l’homme qu’elle aime si elle peut continuer à vivre avec lui, près de lui.

Car, croit-elle vraiment à cette « autre vie », à ce « nouveau départ » dans une ville qui les cachera, Hans et elle, et les engloutira dans l’oubli ? Quand elle lit le cahier secret où Hans avoue sa méfiance envers elle, Aliide hurle son amour déçu, perdu, elle le recrache comme on s’exorcise, comme si elle accouchait d’un enfant mort-né. Et dans le cagibi où elle cachait Hans jusqu’à l’improbable fuite, elle l’enterre vivant.

L'écologie en bas de chez moi, Iegor Gran

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Dimanche, 10 Avril 2011. , dans Les Livres, Recensions, Essais, La Une Livres, P.O.L

L’écologie en bas de chez moi 224 p. 15,50 € . Ecrivain(s): Iegor Gran Edition: P.O.L

Oh, ce n’était pas gagné d’avance ! Le style pamphlétaire est rare de nos jours, et la critique de la pensée unique n’a pas bonne presse. Alors quand est apparu cet ouvrage, fustigeant la « bien-pensance » de l’écologie, on pouvait craindre le pire : le sectarisme à rebours et  … quelques relents nauséabonds.

Pour paraphraser le titre d’un film épatant, je demanderais : « Qui a envie d’être écolo ? » Et c’est là qu’il est en général répondu : tout le monde ! Evidemment. Même l’auteur de ce récit. Et peut-être, surtout lui. Pas une seule fois pris en faute, hormis un fantasme salutaire de vengeance imaginaire (assez drôle), Iegor Gran évite tous les pièges des convaincus, la pire des engeances totalitaires. Le totalitarisme, il l’a bu avec son biberon. Pas digéré. Aucun risque que celui-là, l’inquisition écologique, lui échappe plus qu’un autre, quels que soient les filtres et les masques qu’il puisse arborer; aucun sucre ne saurait en transfigurer le goût amer à ses papilles exercées.

Iegor Gran est né et a poussé dans l’ex-URSS.

L'interrogatoire, Jacques Chessex

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Dimanche, 10 Avril 2011. , dans Les Livres, Recensions, La Une Livres, Univers d'écrivains, Grasset

L’interrogatoire, mars 2011. 158 p. 14 € . Ecrivain(s): Jacques Chessex Edition: Grasset


La voix de Chessex nous revient dans un très beau dialogue de l’écrivain avec son double inquisiteur. « Je suis peut-être un assassin qui se révélera d’un seul coup. Ou un saint, que Dieu montrera à Son heure ». Amant, fils, auteur, lecteur, homme, Chessex n’en finit pas de questionner l’autre en lui, dans cet « ouvert obscur » que le texte dévoile et voile à l’infini. Les deux Chessex se sont « emboîtés et appariés comme la figure et son écrit, ou comme réfléchit le miroir ».
Avec une grande douceur et une grande lucidité, il accepte cette « loi d’Interrogatoire » : « la voix questionne, je réponds ». Seul, l’écrivain affronte tous les plis et les revers d’une voix, conscience et juge à la fois,  qui cherche à le prendre en défaut. C’est avec courage qu’il fait face aux différentes figures de la mort qui lui sont soumises et auxquelles il renvoie le bonheur renouvelé de se voir accorder un nouveau jour, les artistes aimés, les femmes et l’érotisme, le labeur d’un artisan des mots qui cherche à être juste avec lui-même.