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Jean Genet, Rituels de l'exhibition, Bernard Alazet et Marc Dambre (dir.)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Dimanche, 19 Juin 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Essais

Jean Genet. Rituels de l’exhibition, Editions Universitaires de Dijon, 2009, 166p. . Ecrivain(s): Bernard Alazet et Marc Dambre

Issu du colloque organisé à l’Université de Paris 3 en 2007, ce recueil d’articles interroge les divers aspects de l’œuvre de Genet à travers le spectacle de l’exhibition et de son envers, les coutures qu’affiche le texte et ses creux, ses absences et ses cérémonies. Les lectures philosophiques et dévoratrices de Genet n’y prennent point le pas sur de véritables études de l’œuvre et de l’écriture en particulier.

Mairéad Hanrahan dans « L’exhibition du vide : la blessure indicible à l’origine de l’art » s’attache à mettre au jour le traumatisme originel « à la source de l’impulsion créatrice » en se référant aux théories des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok. Genet signale cette blessure au sujet de Rembrandt, de Giacometti et du Funambule. C’est elle qui doit « illuminer » (1) l’œuvre d’art, c’est du vide que doit « [s’arracher] une apparence qui montre le vide » (2). Poursuivant l’analyse de Derrida dans Glas, Mairéad Hanrahan explique que « tous les mots viennent à la place de la blessure originaire à laquelle ils renvoient sans parvenir à la dire – et sans s’y réduire ». L’œuvre de Genet ne cesse de dévoiler trous, déchirures par des effets de transparence, dans ce que Patrice Bougon appelle une « structure en palimpseste » (3) et l’auteure une « structure en éclipse ».

La garçonne et l'assassin, Fabrice Virgili et Danièle Voldman

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Dimanche, 19 Juin 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Récits, Payot Rivages

La garçonne et l’assassin, 2011, 173 pages, 16€. . Ecrivain(s): Fabrice Virgili et Danièle Voldman Edition: Payot Rivages

Quand l’Histoire rattrape la Littérature… elle dévoile une histoire d’amour insolite sur fond de guerre mondiale et de violences conjugales, de travestissement et d’inversion, soutenue par un récit et des documents efficaces.

Paul et Louise convolent et vivent heureux jusqu’à l’entrée en guerre. Paul déserte, et pour échapper aux poursuites, se travestit en femme. Suzanne et Louise cohabitent, couple de garçonnes accepté par le voisinage. En 1925, Suzanne cède le pas à Paul qui est gracié mais qui ne se remettra jamais de ce retour à une virilité forcée. Splendeurs et décadences d’un travesti. La tragédie succède au burlesque et le déserteur se fait bourreau. La deuxième partie du livre interroge la culpabilité de Paul et celle de Louise, tous deux victimes de leur amour et de leur passé.

« Le tourbillon des amours multiples n’apaisa pas Suzanne, oscillant entre deux identités, Paul le proscrit, Suzanne la galante. […] Ni homme ni femme, elle pratiquait une bisexualité, avec la peur d’être découverte, voire dénoncée, elle qui portait un double secret. Rien dans la loi ne réprimait explicitement l’homosexualité ou le travestissement masculin. Cependant, au nom de la morale, ces pratiques étaient pourchassées par la force publique sous le chef d’accusation d’attentat à la pudeur ».

Les Tétins de Sainte Agathe, Giuseppina Torregrossa

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Dimanche, 19 Juin 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Bassin méditerranéen, Roman, Jean-Claude Lattès

Les Tétins de sainte Agathe, traduit de l’italien par Anaïs Bokobza, 2011, 344 pages, 22€. . Ecrivain(s): Giuseppina Torregrossa Edition: Jean-Claude Lattès


Voilà un roman jubilatoire, drôle et sensuel. Un roman consacré et dédié aux femmes signé d’une plume alerte. Un roman de la transmission. « Ce sont elles qui possèdent le secret de la vie, qui tissent patiemment, jour après jour, l’histoire de leurs familles, puis la racontent aux autres pour qu’ils en fassent un trésor ».

Le récit s’ouvre littéralement sur la savoureuse recette des tétins de sainte Agathe, gâteaux préparés pour la célébration de la martyre sus nommée. Cette recette transmise par une grand-mère à sa petite-fille donne le prétexte à l’aïeule de confier des secrets essentiels à la jeune génération. Secrets en décalage complet avec l’âge de la future narratrice : « Parce que tu dois savoir que si tu ne ressens pas de plaisir quand ils te touchent, les hommes se sentent atteints dans leur virilité, mais gare à toi si tu y prends du plaisir, parce que là ils te prennent pour une putain ».

Le souvenir de ces rencontres culinaires permet à la narratrice devenue adulte d’évoquer les figures féminines des deux branches de sa famille sicilienne. A chaque génération, se découvrent l’amour et la sensualité, se créent et se déchirent des couples et des familles. Les tantes jumelles de Malavacata survivront à toutes les épreuves. La puissante et sauvage Assunta initiera tous les jeunes gens avant d’arranger leur mariage.

Spooner, Pete Dexter

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 12 Juin 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, USA, Roman, L'Olivier (Seuil)

Spooner. 2011. 555 pages. 24 € . Ecrivain(s): Pete Dexter Edition: L'Olivier (Seuil)

Ca décoiffe ! Spooner est de ces livres-fleuve qui vous installent des personnages et des scènes destinés à durer toujours dans votre mémoire littéraire. Et il faut bien commencer par le début : la naissance du bonhomme !

« La mère de Spooner se lève seule en roulant sur le côté et, durant ces premiers instants à la verticale, une main agrippée à une chaise et l’autre couvrant sa bouche en cas de mauvaise haleine matinale, accouche de Spooner, apparu les pieds devant et de la couleur d’une aubergine, le cordon ombilical enroulé autour du cou, tel un petit homme nu précipité dans l’autre monde par la trappe d’un gibet »

Pete Dexter a planté le décor, comme les pieds de Spooner sur cette terre ! Comment ne pas penser à Rabelais, à ce moment bien sûr mais  tout au long de ce roman picaresque, drôle, baroque, émouvant, puissant ? La vie de Spooner va nous coller à la peau sur plus de 500 pages. Dans une famille décalée d’enseignants américains pauvres (pléonasme ?) ayant « pondu » trois garçons plus étonnants l’un que l’autre. Deux surdoués intellectuels et … Spooner, surdoué aussi mais autrement, par ses performances physiques (il sera un grand joueur de Base-Ball), par son humanité dévorante, par sa folie assoiffée de la vie. Un personnage et un livre qui évoquent aussi John Fante par la fluidité de la narration, son flot qui emporte et par la vie bouillonnante qui anime les personnages et les scènes de vie qu’ils traversent.

Carnet du soleil, Christian Bobin

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Samedi, 11 Juin 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Poésie

Carnet du soleil, Lettres Vives, 2011, 64 p. . Ecrivain(s): Christian Bobin

Alors que Christian Bobin vient de faire paraître Un assassin blanc comme neige chez Gallimard, il est plus que jamais nécessaire de se replonger dans son précédent ouvrage, Carnet du soleil, paru chez un petit éditeur : Lettres Vives.

Avec sa délicatesse, sa ferveur et sa mélodie habituelles et uniques, affinées dans le sens d’une épure livre après livre, Bobin compose une musique de mots pour non pas dire quelque chose de la grâce, mais nous la donner à ressentir. La grâce qui est une grâce de tous les jours et de tous les temps. La grâce que l’on peut expérimenter au plus intime et qui nous est donnée à vivre à chaque inflexion que fait la vie sur le ruisseau du temps, faisant des ricochets qui ont valeur de monde.

La grâce qu’il y a à être nu et sans paroles dans la vie, sans paroles pour pouvoir exprimer cette vie qui nous excède de toutes parts et que l’on ne peut que vivre, que l’on ne peut qu’être.

Et Bobin cherche à dire justement ce qui est sans mots pour être dit, mais sans retirer son caractère ineffable – son silence – à la chose dite, pour qu’elle soit encore vivante dans le langage. Voilà pourquoi son langage aphoristique confine au langage des enfants et des saints. Voilà pourquoi il se tient dans l’entre-deux entre les mots les plus simples que l’on hasarde sur le versant de la mort et le silence heureux de l’enfant qui sait être bientôt face à une surprise.