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La rentrée littéraire

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

, le Samedi, 24 Août 2013. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Grasset

Le quatrième mur, 21 aout 2013, 336 p. 19 € . Ecrivain(s): Sorj Chalandon Edition: Grasset

Militant d’extrême-gauche toujours prêt à en découdre dans les couloirs de la faculté avec les « rats noirs » fascistes, Georges fait un jour la connaissance de Samuel Akounis, un résistant grec à la dictature des colonels. Il est très tôt fasciné par ce personnage avec lequel il partage une véritable passion pour le théâtre. Les origines juives de Sam ne sont pas étrangères à ce sentiment. Pour l’activiste pro-Palestinien, se lier d’amitié avec un juif, c’est déjà faire l’expérience de la complexité du monde. D’ailleurs, la sagesse de Sam vient s’opposer en permanence aux jugements à l’emporte-pièces du militant. A la violence des armes, celui-ci préfère la puissance du théâtre.

Quelques années plus tard, alors que leur amitié s’est consolidée, Sam fait part à Georges du projet fou qu’il a de monter L’Antigone d’Anouilh dans Beyrouth en guerre. Un projet qu’il sait aussi dérisoire que nécessaire et qui n’aura peut-être d’autre effet que de « voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs… ». Tandis que le projet est avancé, des contacts ayant été pris dans chaque camp, Samuel Akounis se voit empêché de le réaliser par un terrible cancer, séquelle de séances de tortures subies du temps des colonels. Il charge alors son ami Georges de mener à bien cette mission et lui fait promettre qu’il ira jusqu’au bout. Georges, laissant pour plusieurs mois son épouse, Aurore, et leur bébé, Louise, part au Liban.

Les évaporés, Thomas B. Reverdy (2 articles)

Ecrit par Emmanuelle Caminade, Victoire NGuyen , le Vendredi, 23 Août 2013. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Livres décortiqués, La Une Livres, Roman, Flammarion

Les évaporés, 21 août 2013, 304 pages, 19 € . Ecrivain(s): Thomas B. Reverdy Edition: Flammarion

Le dernier roman de Thomas B. Reverdy, Les évaporés, se déroule au Japon où l’auteur l’écrivit en 2012, un an après le violent séisme – suivi d’un gigantesque tsunami – qui atteignit le site de Fukushima et engendra également une catastrophe nucléaire. Son titre étrange renvoie au terme utilisé par les Japonais pour désigner ceux qui disparaissent sans laisser de traces, le plus souvent pour échapper à leurs dettes, préférant la fuite au suicide. Et ces évaporés dont le nombre s’est multiplié depuis la « décennie perdue » des années 1990, révélant la profonde crise traversée par ce pays, semblent ainsi s’ajouter aux disparus, victimes de ces cataclysmes naturels qui depuis des siècles secouent régulièrement le Japon.

On connaît la grande sensibilité de l’auteur à la disparition, à la perte et à l’absence, et son intérêt pour le difficile travail de reconstruction suivant le bouleversement d’une vie. Son précédent roman sur l’après 11 septembre lui avait permis de se détacher de la veine autobiographique pour aborder les chocs ébranlant le monde actuel et donner à sa réflexion une autre échelle, tout en lui offrant l’occasion de dresser le magnifique portrait d’une Amérique en perte de repères et de s’interroger sur le rapport du réel à la fiction au travers d’un événement dont le monde entier avait vu les images en boucle, et dont la réalité dépassait l’imagination. Et ce nouveau livre s’inscrit à bien des égards dans la droite ligne de L’Envers du monde.

Kinderzimmer, Valentine Goby

Ecrit par Stéphane Bret , le Vendredi, 23 Août 2013. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Actes Sud

Kinderzimmer, 21 août 2013, 218 pages, 20 € . Ecrivain(s): Valentine Goby Edition: Actes Sud

 

Comment écrire sur la déportation, cet épisode tragique de l’histoire de la seconde guerre mondiale, sujet de maints ouvrages d’historiens et d’anciens déportés regroupés sous le nom de littérature concentrationnaire ? En dévoilant, par la fiction romanesque, un aspect peu connu de la vie des camps : la naissance de bébés dans les camps de concentration nazis.

En 1944, Ravensbrück est majoritairement un camp de femmes ; il compte plus de quarante mille détenues. Mila, femme travaillant dans une librairie d’édition musicale, est détenue à Ravensbrück, elle a été dénoncée par un mouchard et déportée.

La première partie du roman décrit, avec une précision digne d’une historienne, la vie dans le camp, la cruauté des Schwester, des Aufseherin (gardiennes et surveillantes) vis-à-vis des déportées. Valentine Goby décrit le supplice lors de l’Appel, qui peut durer plusieurs heures sous un froid insupportable, dans des tenues les plus légères : « C’est le moment où tes pupilles roulent comme des yeux de mouches. Voir. Mesurer l’espace. Bouger les pupilles d’un coin à l’autre de l’œil et de haut en bas sans remuer la tête, sans rien activer du reste du corps qui doit être immobile, ont dit les Françaises : faire la stèle ».

A l'aide ou le rapport W, Emmanuelle Heidsieck

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 22 Août 2013. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Inculte

A l’aide ou le rapport W, éditions Inculte/Laureli, 21 août 2013, 142 pages, 14 € . Ecrivain(s): Emmanuelle Heidsieck Edition: Inculte

Journaliste spécialiste des questions sociales, Emmanuelle Heidsieck aime aussi aborder ces problèmes dans des fictions, tentant de plus d’y renouveler les formes littéraires. Son dernier livre, A l’aide ou le rapport W, est ainsi une sorte d’essai romanesque traitant de l’évolution des relations humaines se dessinant dans notre société. Un livre qui résonne comme un cri d’alerte, et s’articule étonnamment autour d’un de ces rapports type dont les citoyens ordinaires ont rarement connaissance.

Ce roman d’anticipation commence comme un mauvais rêve que le retour progressif à la réalité ne viendra pas dissiper. Il plonge en effet le lecteur dans un univers kafkaïen, et l’infime décalage de deux ans adopté par l’auteure montre bien qu’un inquiétant processus est déjà largement engagé.

Un jour d’été 2015, un paisible professeur de droit à la retraite est arrêté sans ménagement à la sortie de son domicile par deux policiers. Son crime ? Avoir aidé ses voisins de ses judicieux conseils juridiques sans leur demander de contrepartie financière : coupable d’avoir sciemment enfreint la loi interdisant aide, don ou service à titre gratuit ! Depuis l’adoption de cette loi dite ADS, ces derniers sont en effet considérés comme des actes de concurrence sauvage quasiment « terroristes » car mettant en péril l’ordre social reposant sur une économie marchande.

Le bonheur pauvre rengaine, Sylvain Pattieu

Ecrit par Martine L. Petauton , le Jeudi, 22 Août 2013. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, La Brune (Le Rouergue)

Le bonheur pauvre rengaine, 21 août 2013, 290 pages, 21,50 € . Ecrivain(s): Sylvain Pattieu Edition: La Brune (Le Rouergue)

 

Un historien c’est déjà un sacré client pour nous raconter quelque chose. Un écrivain (sachant écrire, évidemment) c’est une autre entrée dans une histoire ; alors, si l’écrivain – qui sait écrire, c’est sûr – utilise aussi sa casquette d’historien de belle valeur, ça donne ce livre-là : on s’y croirait, on s’y plaît, et – comme on dit d’un beau produit – c’est du solide, monsieur ! du vrai bois dont on sent le fil de page en page – pas de la camelote de bazar…

On plonge avec notre imaginaire mais aussi notre appétit d’une « vraie histoire » dans un Marseille plus réaliste que la meilleure collection de cartes postales anciennes, juste sépia – ce qu’il faut ; on s’embarque et cela, jusqu’à la dernière page à regret avalée…

Rien que le titre chante comme une de ces chansons réalistes de l’entre-deux guerres : une « Goualante du pauvre Jean » – ici, de toutes ces Yvonne, Yves, l’égaré de Bretagne et ce Cyprien, « nègre du Dahomey » passé souteneur de petites femmes, comme d’autres deviennent maçons… « Le bonheur, pauvre rengaine » dans une France sortie tout fraîchement de la boue des tranchées, cul par-dessus tête – on dirait de nos jours, avec une mimique de psy, « pantelante du trauma de la Grande Guerre ».