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Chroniques régulières

Le corps et l'amour dans la littérature algérienne : l'ange ou le démon (1)

, le Jeudi, 07 Juillet 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

L'ange ou le démon

Tantôt, de gauche à droite, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des roumis. Tantôt, de droite à gauche, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des musulmans, le chemin droit. Il en va de même pour la lecture. Pour moi, cette valse n’est qu’une malédiction de Sisyphe. Cycle absurde où je me recherche, dans une lumière obscure. Chute de Sisyphe, je tâtonne le vide noir et j’écris : « je » en français ou « ana » en arabe, peu importe ! Ecrire le « je » ou le « ana » dans tous ses états, tous ses éclats et dans toutes ses brumes est un « jeu » draconien. Supporter, transporter la pierre de Sisyphe jusqu’au sommet du paradis, ensuite descendre jusqu’au fond de l’enfer de Dante : écrire le « je » ou le « ana ». Fixer le miroir, collé devant soi, afin de détailler les traits les plus délicats et compter toutes les rides discrètes et les vagues successives des soupirs parvenant d’un fond feu est un exercice sévère : écrire le « je » ou le « ana », qu’importe. Amertume ou allégresse ? Par ce chemin sauvage, incertain et rocailleux, passent la genèse et le défi du texte littéraire. Je ne suis pas sûr ! Incertain. Certain. L’écrivain appartenant à ce monde obscurci et complexe appelé « arabo-musulman », est conçu, depuis son enfance, dans l’hégémonie d’une culture dominante celle de « l’hypocrisie ». Depuis l’enfance, nous vivons dans le non-dit, dans le non-vu, le non-entendu. Et nous continuons à vivre cette situation aberrante et insensée.

Les figuiers de Barbarie, Rachid Boudjedra (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 05 Juin 2011. , dans Chroniques régulières, Les Livres, Les Chroniques

Les figuiers de Barbarie. Rachid Boudjedra. Grasset. 2010.


Nous tenons là probablement le premier grand roman sur l’Algérie. Pas DE l’Algérie, ça on en avait déjà un beau rayon avec Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Malek Haddad, Tahar Djaout et la talentueuse génération actuelle (entre autres, et parmi les plus prometteurs, Maïssa Bey, Kamel Daoud, Amin Zaoui …). Non, avec « Les Figuiers de Barbarie » de Rachid Boudjedra, nous tenons le premier grand livre tricoté dans l’histoire même, la plus profonde, de l’Algérie et des Algériens. La matière qui fait ce livre, celle dont il est pétri, c’est le tissu serré de ce croisement étroit entre un pays depuis plus d’un siècle et demi et les destins intimes, surprenants, improbables, de ses habitants, du héros au salaud, du plus connu de ses intellectuels ou de ses politiques au plus obscur de ses fellahs ou de ses épiciers.

Ce livre est un tour de force. En 250 pages et une heure d’avion entre Alger et Constantine, Boudjedra dessine une fresque saisissante, bouleversante de l’Algérie entre 1831 (la colonisation française) et aujourd’hui. Deux amis d’enfance se retrouvent dans cette heure de voyage. Ils ont eu des destins différents mais des ponctuations constantes de retrouvailles.

Arto Paasilinna, l'amour de la vie (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 08 Mai 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Arto Paasilinna, l'amour de la vie


Le dernier livre d’Arto Paasilinna, « Sang Chaud, nerfs d’acier » constitue un moment de bonheur pur pour les deux camps de ses lecteurs : ceux qui le découvrent avec cette œuvre magistrale,  et ceux qui attendent, à chaque Paasilinna, tous les ingrédients de leur addiction. Ce roman/saga, qui allie la densité à la brièveté, est une sorte de concentré, de « manifeste » paasilinnien appliqué à un roman. Le vieux renard finlandais nous emmène dans une  épopée picaresque d’un souffle suffocant.  Linnea Lindeman, accoucheuse et « phoquière » à Ykspihlaja, sur la baie de Botnie, exerce aussi les fonctions mystérieuses de « Pythie » de son village. Chamane, devineresse. « Quand une chamane entre en transe sur une mer en furie, le monde est pris de vertige. Les mouettes heurtent les vagues et les sternes sanglotent. » Comme un conte fantastique (on pense à « La Légende de St Julien l’Hospitalier » de Flaubert) cette histoire commence par des signes annonciateurs : le grondement du monde et la prédiction de Linnea : la belle Hanna Kokkoluoto mettra au monde un fils, son sixième enfant, Antti début janvier 1918. « Ce sera un garçon, il aura une belle vie, et il mourra en 1990 ! »

Fante. John, Fante (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 03 Avril 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Univers d'écrivains, USA, Roman

Plein de vie !

John Fante. Prononcez « fanté ». Je dois vous dire d'abord bien sûr : c'est qui John Fante ? Un écrivain, américain. Italo-américain plutôt, la précision est d'importance, elle imprègne toute son œuvre. Sa vie couvre à peu près le XXème siècle, de 1909 à 1983. On ne peut pas esquiver sa vie, elle est la matière même de l'œuvre. Tous ses romans égrènent des épisodes autobiographiques, de l'enfance rude du Colorado (sous les grondements incessants d'un père alcoolique et violent) à la réussite professionnelle et mondaine d'Hollywood (où il sera un scénariste très prisé) et enfin jusqu'à la fin douce et glorieuse, malgré la cécité qui le frappe en 1978, aux côtés de Joyce, son épouse.

Je ne sais pourquoi, bien qu'adulé (et même objet d'un véritable culte !) par des cercles de plus en plus nombreux de passionnés de littérature, Fante n'a pas encore atteint en France la notoriété d'un Steinbeck, d'un Hemingway, d'un Faulkner. Son influence littéraire est pourtant d'une large importance : il est le père spirituel de la « Beat génération », de Charles Bukowski, de Truman Capote, de James Ellroy. Son influence est considérable aussi sur Jim Harrison et « l'école du Montana ».