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Russie

Anton Tchékhov, l'amour est une région bien intéressante

Ecrit par Lionel Bedin , le Samedi, 03 Novembre 2012. , dans Russie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits

Anton Tchékhov, L’Amour est une région bien intéressante, Correspondance et Notes de Sibérie, Trad. russe Louis Martinez, Éd. Cent pages, 2012 . Ecrivain(s): Anton Tchékhov

 

C’est entre avril et juillet 1890 qu’Anton Tchékhov effectue un voyage à travers la Sibérie vers l’Extrême-Orient russe, pour vérifier ce qu’on en dit, pour témoigner de la réalité de cette province isolée, pour voir le katorga (le bagne) situé dans l’île-prison de Sakhaline, un asile pour bannis et reclus. « Après l’Australie jadis, et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit où il soit possible d’étudier une colonisation formée par des criminels ». Outre les tentatives pour le dissuader, il y a d’abord les questions sur l’utilité de ce voyage. « Admettons que mon voyage ne serve à rien, qu’il soit entêtement et caprice ; réfléchissez un peu et dites-moi ce que je perds en partant ? » On ne perd jamais rien en voyageant : « même si ce voyage ne m’apporte strictement rien, se peut-il malgré tout qu’il n’y ait pas sur sa durée deux ou trois jours dont je ne me souvienne toute ma vie avec enthousiasme ou amertume ? ». Il veut donc aller voir, écouter, étudier. Il en reviendra transformé.

Le voyage « aller » durera trois mois. La grand-route sibérienne – « la plus grande et apparemment la plus affreuse route du monde » – est assez sûre : on parle bien de vagabonds qui égorgent parfois « une misérable vieille pour lui prendre sa jupe et s’en faire des chaussettes », mais aussi des cochers qui ne volent pas leurs clients.

Des chaussures pleines de vodka chaude, Zakhar Prilepine

Ecrit par Claire Teysserre-Orion , le Lundi, 14 Mai 2012. , dans Russie, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Nouvelles, Actes Sud

Des chaussures pleines de vodka chaude, trad. du russe par Joëlle Dublanchet, 19,80 € . Ecrivain(s): Zakhar Prilepine Edition: Actes Sud

Avant de devenir un écrivain à la mode, Zakhar Prilepine a été vigile dans une boîte de nuit, manutentionnaire, engagé volontaire dans les deux guerres tchétchènes… Il a également été responsable régional du Parti national-bolchévique jusqu’à son interdiction par l’actuel pouvoir : on imagine aisément qu’une telle vie ne manque pas de matière romanesque. Au point d’ailleurs qu’il apparaît dans la galerie de personnages du Limonov d’Emmanuel Carrère, fasciné par la Russie. Mais, justement, qu’est-ce que ces chaussures pleines de vodka chaude nous donnent à voir de cet immense pays ?

Loin de cette vie faite d’expériences troubles et extrêmes, Zakhar Prilépine décrit au long d’une dizaine de nouvelles la vie de garçons, souvent dans la force de l’âge, qui se laissent aller au gré de la misère qu’elle soit économique (Viande de chien), morale (Le meurtrier et son jeune ami) ou sentimentale. Ainsi, dans Gilka qui ouvre le recueil, un homme se croit traqué par la police et emprunte un trolley au hasard : il observe la rue, réfléchit à l’amitié et rêvasse amèrement à son bonheur passé : « C’est bien de rester sans espoir, lorsque le cœur vide n’est rempli que d’un léger courant d’air. Quand on prend conscience que tous les êtres qui vous ont tenu par la main ne vous retiendront plus, et que vos poignets glissent de leurs paumes ». Souvent, dans ces nouvelles, la désolation d’un homme est le moteur nécessaire de son action : « Le jeunesse doit dévorer elle-même ses propres rêves, parce que celui qui continuerait à y croire n’accomplirait jamais son destin ».

Potemkine ou le troisième coeur, Iouri Bouïda

Ecrit par Yann Suty , le Mercredi, 25 Janvier 2012. , dans Russie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Gallimard

Potemkine ou le troisième cœur. Traduit du russe par Sophie Benech, janvier 2012, 162 p. 17,50 € . Ecrivain(s): Iouri Bouïda Edition: Gallimard

Quand un film change une vie.

Paris, 1926. En prenant son ticket de cinéma pour aller voir l’une des toutes premières séances du Cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein, Fiodor Ivanovitch Zavalichine, dit Théo, n’imaginait pas que « soixante quinze minutes après le début de la séance, sa vie allait connaître un changement irréversible. »

En tant que militaire, il avait participé à la répression de 1905 et « c’est seulement alors, en découvrant sur l’écran sur qui il avait tiré bien des années auparavant, que cet homme dit avoir compris l’horreur du crime auquel il avait participé sans s’en rendre compte ».

Il se rend à la police en se déclarant coupable d’avoir commis un crime épouvantable.

« Un hasard m’a ouvert les yeux et j’ai compris que j’étais un criminel. J’ai commis un crime, il y a vingt et un ans, et je viens seulement de l’apprendre… A l’époque, je croyais juste exécuter un ordre. Je croyais tirer sur des insurgés, et voilà que maintenant, j’ai découvert que ce n’étaient pas des insurgés, mais des femmes et des enfants. »

Dimitri Mérejkovski, Mystères d'Orient et d'Occident ...

, le Lundi, 07 Mars 2011. , dans Russie, Les Livres, Critiques, L'Âge d'Homme

Les Mystères de l'Orient, Egypte-Babylone, Dimitri Mérejkovsky, Editions Delphica / L'Age d'Homme, 2010, 297 p. 28 € . Ecrivain(s): Dimitri Merejkovski Edition: L'Âge d'Homme

« Si, en entrant aujourd'hui dans une société de gens « comme il faut », vous faisiez le signe de la Croix, on vous prendrait, dans le cas le plus favorable, pour un fou et, dans le pire, pour un imposteur. Je ne suis pas un imposteur : ce que je fais actuellement m'est trop préjudiciable. Celui qui écrit veut avoir des lecteurs, car « il n'est pas bon pour l'homme d'être seul », surtout en matière de religion. L'écrivain aime son oeuvre comme son enfant, et voici qu'aux yeux de la plupart de mes lecteurs, en mettant mon livre au nom de la Sainte Trinité, sous le signe de la Croix, je le détruis aussi sûrement que si je le jetais au feu. Mais qu'y faire ? Je ne puis agir autrement. Je fais ce petit sacrifice à ce qui est tout mon amour, toute ma foi. Que ce livre, mon enfant, se consume donc, infime holocauste à la gloire des Trois ! » (p.7)

Première partie du maître ouvrage de Dimitri Mérejkosky, Atlantide-Europe ou le Mystère de l'Occident, Les Mystères d'Orient forme pourtant un texte suffisamment puissant par lui-même. Hymne à l'incompréhensibilité trinitaire, se formant en trois parties (en comptant la détonante préface) ces lignes tracent la carte d'un invisible voyage au cours duquel l'Egypte antique et Babylone nous deviennent spirituellement contemporaines.