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Critiques

D'un pays sans amour, Gilles Rozier

Ecrit par Anne Morin , le Vendredi, 21 Octobre 2011. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Récits, Grasset, La rentrée littéraire

D’un pays sans amour, 439 pages, 2011, 21,50 € . Ecrivain(s): Gilles Rozier Edition: Grasset


A Rome, dans son palais, Sulamita, une très vieille dame, vit volontairement recluse dans quelques pièces, hors du temps. Elle règne sur une bibliothèque dont elle a patiemment collecté les pièces, des archives, des livres. Peut-être ce que Claudel aurait appelé des « documents démantibulés ». Elle est la mémoire de ce pays perdu, le Yiddishland d’où a rayonné entre deux guerres à Varsovie la plus haute poésie. Cette langue immémoriale, le yiddish, rejaillissant à travers les œuvres telle une source inspirée, et inspiratrice.

A Paris, un jeune orphelin Pierre, trouve chez un bouquiniste une revue illustrée par Chagall où figure un écrit d’un certain Uri-Zvi Grinberg. A la recherche de ses origines, désormais seul au monde avec un nom, celui de sa grand-mère polonaise, il entre en correspondance avec Sulamita, et ils se rencontrent dans ce qu’elle appelle son « palais de mémoire ».

Entre la vieille dame et le jeune homme s’ouvre une histoire d’amour et de correspondances : elle retrouve en lui Ezra, l’amour perdu de sa jeunesse, et lui Anna, sa grand-mère.

Montecore, un tigre unique, Jonas Hassen Khemiri

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Mardi, 18 Octobre 2011. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Le Serpent à plumes

Montecore, un tigre unique, traduit( suédois) par Max Stadler et Lucille Clauss, réédition Avril 2011, 376 pages, 22€. . Ecrivain(s): Jonas Hassen Khemiri Edition: Le Serpent à plumes

Montecore, un tigre unique délivre la correspondance électronique entre deux personnages improbables, Jonas, jeune écrivain prometteur, et Kadir le meilleur ami d’Abbas le père de Jonas. Le sujet en est Abbas lui-même, qui serait devenu, après un parcours rocambolesque de la Tunisie à la Suède, un photographe renommé. Or, Jonas souhaite écrire un livre sur son père et Kadir se propose de son propre chef de l’aider. Pour l’ami, le père est un héros. Pour le fils, c’est un pauvre looser. Qui des deux nous délivrera « l’histoire historique » de ce self-made-man ? Une troisième voix intervient ; celle d’Abbas, à travers des lettres écrites à Kadir et transmises par ce dernier à Jonas.

La drôlerie du livre repose sur la tentative hagiographique du bon Kadir qui veut à tout prix faire ressortir l’éclat de la biographie d’Abbas et ses conseils littéraires à Jonas, tous plus ridicules les uns que les autres. Le tout dans un impossible mélange de formulations d’arabe littéraire, d’allusions paillardes, disco ou pop et de politesses alambiquées. Le lecteur comprend très vite que cet ami certes perdu de vue mais tout à fait désireux de révéler au fils la véritable histoire, la saga héroïque de son paternel, n’a rien d’un historien objectif. En effet, ce brave panégyriste  enjolive la réalité comme on peint une enluminure mais avec des couleurs fluo.

Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mardi, 27 Septembre 2011. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Afrique, Roman, Zulma

Murambi, le Livre des ossements, avril 2011, 269 pages, 18 €, réédition 11 ans après la sortie du livre, assorti d’une postface. . Ecrivain(s): Boubacar Boris Diop Edition: Zulma

 

Et puis, il y a ce livre là…

Rwanda des grands lacs de sang – on connaît tous : génocide, Hutu, Tutsi, machettes, images, récits, souvenirs – 1994, cadavres basculés par le lac Victoria au pays voisin des safari de lumière… débats ; rôle des occidentaux, la main sur le cœur – la France, notamment ; le passé qui ne passe pas, une fois de plus ; silence assourdissant du monde : « la coupe du monde de foot allait bientôt débuter aux États-Unis, rien d’autre n’intéressait la planète… la même vieille histoire de nègres en train de se taper dessus »… On en a lu des livres et, des beaux – pensons à Dans le nu de la vie et Une saison de machettes de Jean Harzfeld ; on en a entendu des témoignages qui laissent sans voix…

Mais il y a ce livre là… des pages serrées, millimétrées, tressées de phrases sèches qui disent tout : « sur cette rivière, le Nyabarongo, on a dénombré pendant le génocide jusqu’à 40.000 cadavres en train de flotter en même temps. On ne pouvait même plus voir l’eau… ».

Les vaches de Staline, Sofi Oksanen

Ecrit par Paul Martell , le Jeudi, 15 Septembre 2011. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Stock, La rentrée littéraire

Les Vaches de Staline, Stock La Cosmopolite, 524 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Sofi Oksanen Edition: Stock

Après l’énorme succès obtenu par Purge l’an dernier, les éditions Stock publient l’un des précédents livres de Sofi Oksanen, paru initialement en 2003, Les Vaches de Staline.

Les vaches de Staline, c’est ainsi que les Estoniens déportés en Sibérie désignèrent les maigres chèvres qu’ils trouvèrent là-bas pour se moquer de la propagande soviétique qui assurait que le régime produisait des vaches exceptionnelles.

« La vache de Staline, c’est une chèvre ». Une chèvre toute maigre, comme Anna, une brindille de quarante kilos qui souffre de troubles alimentaires. Anna ne sait pas manger. Elle est boulimarexique, c’est-à-dire qu’elle est à la fois boulimique et anorexique.

Pour soulager son ventre « interminablement avide de sucreries », elle ingurgite des quantités astronomiques de nourriture, de quoi nourrir un régiment pendant plusieurs jours.


« Je me suis mise à mesurer le temps en kilocalories », dit-elle.


Fumisteries. Naissance de l'humour moderne 1870-1914

Ecrit par Frédéric Saenen , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Critiques, Les Livres, Anthologie, Editions Omnibus

Fumisteries. Naissance de l’humour moderne 1870-1914, Anthologie 2011 1007 p. 29 €. . Ecrivain(s): Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin Edition: Editions Omnibus

« Le fumisme est incomparablement supérieur à l’esprit. […] L’esprit dure un moment, comme une fusée, et l’ineptie est éternelle. » Ainsi s’exprimait, sous la plume de Félicien Champsaur, le personnage de Sapeck, excentrique qui dans les années 1880 écrivit peu mais sut ponctuer son existence de facéties scandaleuses et absurdes, à l’image d’un humour qui commençait alors à être en vogue.

Dadaïste, surréaliste, voire situationniste avant la lettre, le « fumisme » ne fut pas à proprement parler un mouvement structuré, mais plutôt un non sense à la française, qui par certains aspects s’articula aussi bien au symbolisme le plus hermétique qu’à la veine pamphlétaire. Voilà pourquoi, dans l’excellente anthologie qu’en proposent Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin, Mallarmé jouxte Bloy, Laforgue flanque le pas à Tailhade, Huysmans se tient non loin de Rictus…

C’est que l’humour fumiste, au-delà d’un simple tour de force ludique avec les ressources de la langue ou de la prosodie, comporte une irréductible part de subversion. Le rire qu’il provoque n’est pas celui de la grosse farce qui amène à se claquer sur la cuisse ou à s’étrangler au-dessus de son assiette. Les mâchoires grincent, les commissures des lèvres se retroussent en demeurant bien pincées, les yeux s’arrondissent devant les énormités que l’on est en train de lire… C’est qu’au pays des Hydropathes, des Zutiques et autres Incohérents, la Raillerie est reine, toute de jaune vêtue, et son Fou a des allures de croque-mort.