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Cette semaine

Chers fanatiques Trois réflexions, Amos Oz (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 16 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Gallimard

Chers fanatiques Trois réflexions, octobre 2018, trad. hébreu Sylvie Cohen, 118 pages, 10,50 € . Ecrivain(s): Amos Oz Edition: Gallimard

 

Le nouveau livre d’Amos Oz, Chers fanatiques (dont le titre français, qui ne colle pas à l’original hébreu, évoque malencontreusement le Chers Djihadistes de Philippe Muray) est un recueil de trois articles très différents.

Le premier aborde la question du fanatisme en général et du fanatisme religieux en particulier. Tout se passe comme si une sorte de surmoi mystérieux interdisait à Amos Oz (et à nombre d’intellectuels) d’envisager le fanatisme islamique en tant que tel, dans sa spécificité, son impiété et son caractère intrinsèque (quand l’islam n’a-t-il pas été violent ?), sans lui chercher aussitôt des correspondants parfois boiteux dans la Bible hébraïque ou l’histoire de l’Église. Oz place sur le même plan des choses dissemblables, voire des phénomènes qui n’existent pas. On n’a jamais assisté, en Europe, à des pogroms prenant des « migrants » pour victimes. Les « profanations » de mosquées, quand elles se produisent, demeurent des exceptions et se limitent à des plaisanteries de bas aloi (une tranche de jambon dans la boite aux lettres). En France du moins, la décence ordinaire et des siècles de civilisation ont fait que, même après les massacres du RER, de Charlie-Hebdo, de l’Hyper-Cacher ou du Bataclan, aucun musulman n’a été molesté par esprit de vengeance.

Né d’aucune femme, Franck Bouysse (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La Manufacture de livres

Né d’aucune femme, janvier 2019, 336 p. 20,90 € . Ecrivain(s): Franck Bouysse Edition: La Manufacture de livres

 

Au bout du chemin il y a une bâtisse, appelée Les Forges, la maison du maître. Là commence l’histoire de Rose. Franck Bouysse va en surprendre plus d’un parmi ses lecteurs. La « trilogie des Marches » est finie – Grossir le ciel, Plateau, Glaise – on ne quitte pas vraiment le rural noir mais on assiste à un basculement complet dans l’œuvre de Franck. Et c’est le genre qui fait rupture.

Comme dans toute sa jeune œuvre, Bouysse prend, encore une fois, le contrepied de l’air littéraire du temps. A l’assommoir que nous infligent nombre de romans français d’aujourd’hui, autofictions ou exofictions à la queue-leu-leu, qui tirent leur inspiration qui d’un fait-divers célèbre, qui d’une biographie d’homme illustre, qui d’un événement historique connu de tous – paresse moderne des imaginations – Franck Bouysse crée de toutes pièces une histoire venue de nulle part, si ce n’est de sa plume et de son univers propre. Venue de nulle part, située on ne sait trop où (un indice cependant au long du livre), on ne sait trop quand (XIXème siècle ? Début du XXème ?). Seul le domaine magique de la littérature lui sert d’écrin.

Le Livre d’Amray, Yahia Belaskri (par Mona)

Ecrit par Mona , le Lundi, 14 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie, Roman, Maghreb, Zulma

Le Livre d’Amray, mai 2018, 144 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Yahia Belaskri Edition: Zulma

 

Le Livre d’Amray c’est la profession de foi d’un poète « depuis deux mille ans en quête d’amour », blessé par des « voleurs de rêves », qui cherche en vain sa place dans la cité. Yahia Belaskri met en forme « rien d’autre qu’une tragédie sans fin ni mesure ».

L’auteur plante le décor dans une terre des temps immémoriaux qu’il choisit de ne jamais nommer, et la majuscule au mot Livre dans le titre inscrit l’histoire du poète « amoureux du monde et de ses mystères » dans un registre sacré et intemporel qu’il faut garder en mémoire (« rappelez-vous de moi »).

Et pourtant, le drame du poète n’a rien d’abstrait : il subit la terreur dans sa chair et on reconnaît bien l’Algérie dans cette terre mutilée à travers les siècles. Le narrateur, né comme l’auteur avec la guerre d’Algérie (« Je suis né et le monde a basculé dans la terreur ») doit porter en terre le corps de sa femme massacrée par les terroristes islamistes lors de la décennie noire. Ce nœud dramatique bouleverse la structure même du récit et fait éclater le point de vue narratif : l’ami, Ansar, prend alors le relais d’Amray le narrateur.

Bas la place y’a personne, Dolores Prato (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 11 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Verdier

Bas la place y’a personne, septembre 2018 trad. italien et postface Laurent Lombard, Jean-Paul Manganaro, 896 pages, 35 € . Ecrivain(s): Dolores Prato Edition: Verdier

 

 

Bas la place y’a personne n’est pas à proprement parler un roman. C’est « un long ruban narratif qui essaie de nouer pour les enchaîner les uns aux autres les lambeaux de ce que fut une enfance », qui emprunte ses modulations à la fable, et qui donne à voir, d’envoûtante manière, les tableaux d’un monde disparu, en l’occurrence l’Italie rurale à la charnière du XIXeet du XXesiècle.

« J’ai plus désiré voyager qu’être aimée ; naturellement jamais je n’ai voyagé ; s’il y eut quelque apparence de voyage, ce fut une dérision : je suis allée à Vienne, juste une heure ». « À l’écart et seule, je l’étais toujours […]. Jamais je n’eus ne serait-ce qu’un baiser […]. Tante n’avait pas le temps de me caresser, elle avait trop à faire à l’intérieur d’elle-même […] ».

Le Grand Jeu, Céline Minard (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 10 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Rivages poche

Le Grand Jeu, 220 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Rivages poche


Le Grand Jeu nous propose un intense questionnement s’incarnant dans une forme romanesque permettant à son auteure de nous entraîner avec légèreté dans un parcours philosophique et métaphysique ardu. Céline Minard aime en effet « transmettre du désir pour une littérature qui donne à penser ».

Expérimentant sans cesse de nouveaux espaces d’écriture, elle ouvre cette page en altitude sur une paroi verticale surplombant le vide : un espace, un territoire « qui est là » mais qui est aussi « ailleurs », depuis lequel une alpiniste solitaire, se plaçant délibérément dans des conditions extrêmes, cherche à se dépasser, semblant viser une transcendance spirituelle. Et, avançant « pas à pas avec constance », en « gagnant patiemment des centimètres », le poids du corps sur chaque prise comme « une syllabe pensée », dirait Erri de Luca, selon lequel il appartient à l’écrivain d’ouvrir des voies sur la neige vierge et non de suivre une trace déjà battue.