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Biographie

Marguerite Duras, Romane Fostier (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 19 Septembre 2018. , dans Biographie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Folio (Gallimard)

Marguerite Duras, septembre 2018, 304 pages, 9,40 € . Ecrivain(s): Romane Fostier Edition: Folio (Gallimard)

 

Les Incursions secrètes de Duras

Dans l’œuvre de Duras chaque mot est une incantation – celui qui appelle l’esprit le fait apparaître – et l’auteure fit jaillir des lieux secrets contre lesquels on se penche, au bord de rien. Il y a là des nids d’errance, des espaces de repli qui sont comme des angles morts du monde à l’intérieur de soi.

Et Romane Fostier en remonte l’histoire à travers celle de Duras – de l’enfance rebelle en Indochine jusqu’à sa retraite à Neauphle-le-Château. Pas de scoop dans cette biographie mais cette façon de montrer comment les bourgeons portent des écailles pour renvoyer la lumière en éclats. Le chemin de Duras est un espace aux lisières presque closes, une sorte d’utopie dont l’accès est blotti derrière des paupières où se cachent bien des douleurs.

La biographe les pénètre pour montrer comment la romancière et cinéaste sut lâcher les freins, fendre l’œuf du monde, s’inclure dans l’élan jusqu’à pulvériser les restrictions du regard, accueillir l’éperdu dans la chambre flottante de l’esprit rebelle et acéré.

Kronos, Witold Gombrowicz

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 05 Septembre 2018. , dans Biographie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays de l'Est, Folio (Gallimard)

Kronos, mai 2018, trad. polonais Malgorzata Smorag-Goldberg, 432 pages, 8,30 € . Ecrivain(s): Witold Gombrowicz Edition: Folio (Gallimard)

 

Madame Gombrowicz, pourquoi diable avez-vous exhumé de la malle secrète ce second journal intime écrit par votre mari, le célèbre écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969) ? Quel est l’intérêt de publier un document non seulement dépourvu de pulpe psychologique, philosophique ou introspective mais de surcroît se dispensant d’un minimum de construction littéraire ? Que ce journal est sec et désincarné ! Qu’il est triste et laid ! Qu’il est froid et bâclé ! Tel un reliquat de charogne calanchée depuis plusieurs jours, au détour d’un sentier gisant, il n’attire qu’une frêle horde de drosophiles vibrionnantes, perpétuant par habitude sur ce corps décomposé leur torpide harcèlement.

Que ressort-il donc de cette hideuse dépouille, de ce cadavre honni ? Que retenir de ce document prétendument sensationnel, à en croire les propos exaltés du préfacier Yann Moix : « Pour la première fois, on peut assister, en temps réel, aux effets du quotidien sur le génie gombrowiczien ».

Pays sans chapeau, Dany Laferrière

Ecrit par Carole Darricarrère , le Mercredi, 29 Août 2018. , dans Biographie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits, La rentrée littéraire, Zulma

Pays sans chapeau, août 2018, 257 pages, 9,95 € . Ecrivain(s): Dany Laferrière Edition: Zulma

 

Un instant en chassant un autre, drôle d’ouvrage que ce mea culpa haïtien 100% made in Haïti à mi-chemin de l’enquête mystico-socio-culturelle et du journal de l’enfant prodigue rentrant au pays après un détour de vingt années passées en Amérique du Nord, projet qui, de digression en digression, semble dériver au fil des pages au profit de séries intempestives de conversations ménagères comme autant de scénettes naïves légendées à la mode haïtienne formant patchwork jour/nuit, « pays rêvé »/« pays réel » : « La valise », « Le taxi », « La nouvelle maison », « Les objets », « Le vrai repas », « La toilette », « Du sucre », « Carottes », « L’eau chaude »… Comble de l’affaire, Dany Laferrière, son auteur, « écrivain primitif » (sic) consacré « nouvel immortel de l’Académie française » en 2013, l’homme du « pays sans chapeau », s’avère être, renseignements pris, un homme à multiples casquettes.

Stendhal, Dominique Fernandez

Ecrit par Philippe Leuckx , le Jeudi, 21 Juin 2018. , dans Biographie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Buchet-Chastel

Stendhal, Dominique Fernandez, avril 2018, 240 pages, 14 € . Ecrivain(s): Dominique Fernandez Edition: Buchet-Chastel

Ces pages choisies du grand auteur amoureux de l’Italie sont présentées à point nommé par Dominique Fernandez qui a consacré tant d’ouvrages à son amour pour la péninsule, ses auteurs, ses lieux.

Stendhal se donne là à (re)lire au travers de longs extraits de Lettres à Pauline ; Vie de Henry Brulard ; Rome, Naples et Florence ; Promenades dans Rome ; San Francesco a Ripa ; Le Rouge et le Noir ; La Chartreuse de Parme.

La préface à ces pages sobrement intitulée Le courage d’être singulier dévoile combien l’auteur, dont la chasse au bonheur a été souvent source d’aléas, a réussi à donner des œuvres bien éloignées de sa vie malheureuse ou décevante, des œuvres toniques, enjouées, pleines d’exaltations et de réjouissances. Le plaisir d’écrire saute à chaque phrase et Fernandez met en balance le travail d’un Flaubert, toujours à récrire dans l’épuisement, et celui d’un Stendhal, léger, libre, spontané. Il n’a rien du « corset de l’artiste ». « Grand critique », le romancier a une carrière remplie, mais la solitude foncière d’Henry Beyle lui a donné l’occasion et le soulagement de répondre à l’insuffisance par des romans qui sont à rebours. Rien de son parcours n’est directement exploité, il est à mille lieues de la littérature de soi. Il ne fait pas de la littérature pour elle-même, il compose des histoires où les personnages hauts en couleurs peuvent transformer une vie médiocre (« navrante fut sa vie érotique ») en un roman qui emballe.

Music is my Mistress, Mémoires inédits, Duke Ellington

Ecrit par Marc Ossorguine , le Vendredi, 25 Mai 2018. , dans Biographie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA

Music is my Mistress, Mémoires inédits, Duke Ellington, Slatkine & Cie, 2016, trad. anglais (USA) Clément Bosqué, Françoise Jackson (1ère édition, 1973), présentation de Claude Carrière, 408 pages, 25 €

Take the « A » Train

Take the « A » Train, c’était l’indicatif du grand orchestre de Duke Ellington. Normal qu’il ouvre cet article qui lui est consacré, non ? Après, nous pourrions reprendre l’une des histoires souvent racontée concernant le sieur Edward Kennedy Ellington (1899-1974), plus connu comme Duke Ellington, voire plus simplement the Duke. Après avoir présenté son orchestre et ses musiciens, le Duke annonçait parfois à son public : « And now, let me introduce the pianist in the band… ». Le public s’attendait alors à voir surgir des coulisses un autre pianiste, mais ce n’était que le Duke qui rejoignait son piano… Donc nous dirons pour notre part : « And now… let’s introduce the writer in the band ! ». Nous découvrons en effet ici une autre facette de l’artiste, celle du conteur et du raconteur qui sait comme peu rendre hommage à tous ceux l’ont accompagné, brièvement ou le temps d’une vie, autour de cette maîtresse que peut être la musique. Et il s’agit bien de musique, et non seulement de jazz. Le Duke est en effet de ceux qui ont toujours repoussé les limites du genre, avec une ambition, une générosité et une inventivité, une créativité qui fait qu’il n’est sans doute pas de musicien de jazz, voire de musicien tout court, qui ne lui soit plus ou moins redevable.