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Les Chroniques

Ekphrasis 9 - Taksim Taksi

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 18 Novembre 2013. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

A nos voyageurs d’Orient, à mon amie Pascale

 

Il ne reste à la surface de la grande place que les traces de la peinture policière, rageuse, violemment grise. Tous les mots rebelles ont été effacés. Juin de Taksim. Sur la porte du consulat de France, encore un « Nique ta mère et Vinci dehors ». Les feuilles sont mortes, desséchées dans le petit parc de Gezi. Les petites voitures ambulantes rouges des vendeurs de castana s’éclairent le soir. Les hommes, les femmes, les enfants marchent, traversent l’espace nu autour du petit monument commémoratif. Le groupe des hommes en armes, sculptés, du héros à la toque en astrakan, de la mère cachant son petit enfant dans son voile, assise à leurs pieds, semble batailler, avancer vers la jeune république turque. Marchands de fleurs, cireurs de chaussures et les camions de l’ordre public arrêtés, garés pour monter la garde. POLIS. La pâtisserie MADO n’a pas protégé les manifestants en les accueillant au printemps.

Au risque de Millet…

Ecrit par Martine L. Petauton , le Jeudi, 14 Novembre 2013. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

C’est sans doute l’arrivée massive de commentaires vindicatifs au bas de mes critiques sur les livres de Richard Millet, et la difficulté de répondre en utilisant les miettes conformes au discours-FB qui m’engage dans cette chronique / réflexion.

Que dit-on ? Un écrivain, certes et de grande pointure, mais, « dans le paquet », un homme avec qui il est vraiment difficile de partager « la moindre » valeur, sauf, évidemment, l’amour de la littérature et de la langue… c’est ce qui est dit. C’est ce que je pense aussi. Mais il y a de ci, de là, un son différent, celui d’un rejet total et visiblement non négociable de ceux qui « recrachent » et disent : « pas une seule ligne de ce type ne sera jamais lue par moi »… Respectable, mais, comme on dit dans la langue FB justement : – je ne partage pas. Pour autant, ça m’interroge, ça me titille assez pour que la lectrice que je suis se retourne vers son « moi littéraire ». J’aime Millet, pourquoi, comment ? Itinéraire, avec un « s », s’il vous plaît !

L’œuvre de Marguerite Duras

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 13 Novembre 2013. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Entrez, entrez encore une fois dans l’œuvre de Marguerite Duras.

Par n’importe quelle porte.

Entrez-y.

Maintenant je vous laisse.

Vous ne voulez pas ?

Alors je vais parler. Non, pas parler : murmurer. Inventorier ce que je touche dans l’œuvre au fur et à mesure que mes mains le touchent. Inventorier comme un enfant compte avant de partir chercher celui qui s’est caché ; comme nous comptons dans la vie avant de vérifier que les êtres que nous aimons sont toujours là, et, quand ils ne sont plus là, avant de les débusquer dans leur silence comme s’ils se tenaient, immobiles et avec leur taille et corpulence d’enfant, derrière un arbre pour jouer ; mais ce n’est pas pour jouer et nous le comprenons tout de suite et ça nous fait peur vraiment peur.

La mère Michel a lu (17)

Ecrit par Michel Host , le Mardi, 12 Novembre 2013. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

La Mère Michel n’a jamais perdu son chat. Elle le tient attaché, ne le lâche pas de l’œil. Le félin est un livre, il n’a pas d’âge. D’hier, d’aujourd’hui, de toujours, il miaule derrière la porte.

 

L’Esprit des Lettres, recueil d’articles, vol. I (1948-1952), vol. II (1952-1965), Jacques Laurent, Éditions de Fallois, préfaces de Christophe Mercier, respectivement 415 et 390 pp., 22 € chaque volume

 

L’intelligence et le rire du temps de Jacques Laurent

« J’ai l’orgueil de penser qu’une partie de mon œuvre, si notre civilisation dure, passera le cap des décennies et peut-être des siècles. Si j’ai très peu de vanité dans ma vie terrestre – je n’en ai aucune –, j’ai un orgueil non pas pour moi, mais pour mon œuvre. J’aime ce que je fais. Mon œuvre est un ami, auquel je souhaite une vie éternelle », Jacques Laurent, Entretien (vers 1970)

Réflexions sur la mort d’un voisin

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 22 Octobre 2013. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Hier un vieux voisin est mort. J’ai discuté avec lui un jour avant. On a parlé du monde et de notre vieille rue. On les partageait. Puis, deux jours après, il est mort parce que son cœur s’est arrêté. Ce fut invraisemblable : il y a entre la mort et la vie un manque de mesure juste, de proportions. L’une a la taille du cosmique, la seconde a le volume d’une petite et dernière expiration. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Après, j’ai longtemps réfléchi. Je me suis dit que cet homme ne savait pas que hier était son dernier jour. Le monde était « plein », durait depuis si longtemps que l’on s’y oublie, le vieux voisin avait des milliers de vies devant lui et il cédait comme moi à l’insignifiance et à l’insouciance et au soliloque fondamental qui est l’illusion de toute vie sur elle-même. Je ne sais pas comment le dire mais, cette certitude du vieux voisin « qui ne savait pas » est aussi la mienne. Mon monde est atteint par la même éternité et la même brièveté et le même aveuglement. Je veux dire qu’à chaque instant je suis aussi idiot que ce mort et je peux être aussi surpris que lui. La même possibilité d’interruption est derrière chaque souffle. Je vois le monde et je fais le constat de sa monstruosité : il va continuer sans moi. Ce que disait Arthur Rimbaud je crois à l’agonie : vous êtes au soleil et je serais sous terre.