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Les Chroniques

Décoloniser le corps, la langue et la mer

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 29 Juin 2012. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

C’est peut-être face à la mer que l’on ressent le mieux cet enfermement de l’histoire algérienne dans les interdits immédiats du corps et ses libertés non retrouvées même après le départ du dernier colon en date. Une intuition trouble, encore floue, difficile à exprimer : celle d’une identité encore plus vaste que les polémiques immédiates, qui enjambe les colonisations, pas pour les nier mais pour dire qu’elles sont aussi mon histoire. Et cela vous revient d’un coup ce qu’est être algérien, face à l’unique trace vivante de notre patrimoine : la Méditerranée. Pas n’importe quelle mer, mais celle-là justement. Et c’est face à celle-là que, brusquement, on réalise que rien ne nous oblige à vivre l’histoire du pays comme simplement une histoire de violences auxquelles répondent des cycles de rejets et des saisons d’armes ou de dénis. D’un coup, on réalise que les immeubles coloniaux, la parenthèse française n’est pas quelque chose qui est venue « totalement d’ailleurs », mais que « c’est à moi aussi », dans l’ordre de mon histoire et du matrimoine. Les immeubles, les architectures, les places publiques, les églises restantes, les synagogues effacées et les noms des rues et la vigne. Elles ne sont « pas françaises », mais aussi « à moi », partie de mon histoire. La colonisation comme la décolonisation sont des actes, les miens, que j’ai subis ou assurés et que j’assume aussi.

La mère Michel a lu (11) - Eros émerveillé

Ecrit par Michel Host , le Mardi, 26 Juin 2012. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

ÉROS ÉMERVEILLÉ

Anthologie de la poésie érotique française

Édition de Zéno Bianu, nrf,  Poésie / Gallimard, 628 pp., volume 472 de la coll. Poésie, 2012  (prix non indiqué).

 

ÉROS PAR MONTS ET PAR MOTS

 

Notre imagination nous porterait volontiers à penser que le dieu de l’Amour naquit des débordements d’Aphrodite et de Zeus peut-être, ou d’Hermès… Les mythes tardifs nous le feraient croire. La vérité pourtant, Pierre Grimal nous la rappelle, c’est qu’Éros est de la mince troupe des dieux les plus anciens, ou primitifs, venus en droite ligne du Chaos premier, des entrailles de Gaïa, des bourses de Cronos sans doute, quand du moins il en avait encore l’entière jouissance…

L'âme de Baudelaire ?

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 07 Juin 2012. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

La chose est étonnante. Charles Baudelaire, reconnu à peu près universellement comme le plus grand poète de langue française (dans tous les cas l'un des plus grands), n'est pas un personnage qui suscite une sympathie spontanée. Définitivement. Il n’exerce, hors la beauté sublime de ses vers, aucune séduction, y compris sur la foule de ses admirateurs les plus passionnés. Au contraire, toute une troupe de grands poètes et écrivains français attire notre compassion, notre fascination, notre amour, un culte parfois, souvent en dépit de personnalités discutables.

François Villon, mauvais garçon, voyou sorbonnard, ivrogne, voleur, probablement même assassin, sûrement pendu par décision de justice. Pas de problème, on l'aime éperdument !

Jean-Jacques Rousseau, ombrageux, mauvais père, menteur, on lui pardonne tout !

Arthur Rimbaud, cynique, hautain, déloyal, violent. On l'adore !

Victor Hugo, orgueilleux, coléreux, méprisant avec ses confrères. On le vénère !

John Steinbeck : De America (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 05 Juin 2012. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

L'opinion la plus courante concernant John Steinbeck et son œuvre, et ce n’est innocent ni d’une conception inepte de la littérature ni d'un parti pris idéologique, est que le cadre du travail de Steinbeck, de son discours, serait en gros un regard « sur » l’Amérique. Et on en a tiré, à longueur d’études et de thèses à n’en plus finir, une vision parfaitement desséchée de ce trésor littéraire. Regard « sur » l’Amérique entend regard « sur » l’histoire de l’Amérique d’où coupure Histoire/sujet regardant : du coup, de papa Steinbeck, on attend une critique – tant qu’à faire "marxiste-léniniste" ne lésinons pas – de l’Histoire Yankee passée et présente ! Ben voyons. Il y a Steinbeck et il y a les USA donc tout est possible. Tout est possible oui, même l’aveuglement, même de passer les bornes. De se permettre un glissement de préposition s’érige en symptôme. Du « sur » au « de » c’est la frontière, rien que ça, entre idéalisme et matérialisme. Il n’y a pas de « ça-parle » de Steinbeck « sur » l’Amérique parce que l’enracinement symbolique est ce qui du réel intervient dans l’imaginaire. Du réel ou, il y en a qui disent de la « réalité ». On peut dire cela plus simplement (j’entends bien la rumeur de l’hystérie) : Le discours de John Steinbeck n’est pas « sur » l’Amérique mais « de » l’Amérique. L’Amérique n’est pas son propos mais son lieu, le socle émetteur de son écriture, sa source.

La mère Michel a lu (10) - Le dernier Contingent, Alain-Julien Rudefoucauld

Ecrit par Michel Host , le Mardi, 15 Mai 2012. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

Le dernier contingent, Alain Julien Rudefoucauld, Éditions Tristram, 2012, roman, 501 pp., 24 €

www.Tristram.fr/ Tristram – BP 90110 – 32002 AUCH Cedex

 

DES MONDES SE REGARDENT, S’ÉLOIGNENT ET SOMBRENT

C’est entendu, le roman a fait parler de lui, et en bien. Le contraire eût été étonnant. Il a aussi obtenu un prix littéraire de renom, celui de France-Culture/Télérama. Voilà qui ne desservira pas son auteur, ni son éditeur, du moins La Mère Michel le leur souhaite bien haut.

 

Commençons par le volet aléas et désagréments. J’ai lu que plus de cinquante éditeurs avaient refusé le livre. Félicitons-les, ils ne se sont pas déjugés : pareils à eux-mêmes ils ont témoigné de la magnifique constance de leur pusillanimité et, comme souvent à travers leur regard commercial, leur myopie, leur goût du calibrage routinier, ont sous-estimé les capacités du lectorat et préjugé de ses réactions.