Identification

Tunisie : Tahar Haddad, la leçon mal apprise

Ecrit par Amin Zaoui le 24.08.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Tunisie : Tahar Haddad, la leçon mal apprise

 

Tahar Haddad (1899-1953). Il était, par excellence, l’intellectuel pionnier du modernisme en Tunisie. Aimé et applaudi par les uns, rejeté et blasphémé par d’autres. Mais, face à tout ce qui se passe, ces jours-ci, en Tunisie, on dirait que rien n’a changé, rien n’a été fait depuis l’époque de cet éclaireur de la modernité. Sommes-nous en Tunisie des années 30 ou en celle de 2013 ? Audacieux par et dans ses écrits, Tahar Haddad a été menacé par les forces salafistes conservatrices qui ne cessaient de tirer sa Tunisie vers l’obscurantisme et la régression. En regardant autour de nous, nous constatons qu’après un siècle ou presque, les mêmes forces des ténèbres continuent à tuer la lumière dans ce beau pays, la Tunisie.

Tahar Haddad, ce fils hors pair de Tunis fut un visionnaire. Penseur, poète, syndicaliste et journaliste. Il était tout cela en un. Présent sur tous les fronts pour défendre une seule cause : la lumière et la raison. Dans son œuvre controversée, son livre le plus connu, intitulé Notre femme dans la charia et la société (1930), Tahar Haddad se range sans ambiguïté au côté des droits de la femme. En appelant ouvertement, sans confusion aucune, à l’abolition de la polygamie dans le monde arabo-musulman, Tahar Haddad s’affiche en défenseur farouche du droit de la femme à la citoyenneté.

En publiant ce livre, Tahar Haddad a fait l’objet d’une campagne d’accusation orchestrée par une gent d’intellectuels conservateurs de la Zitouna. Ses idées ont déclenché un profond débat sociétal entre le courant moderniste et conservateur. Ce même débat se réveille aujourd’hui dans les cercles tunisiens, maghrébins et arabes. Rien n’a changé ou presque ! Le  débat lancé par Tahar Haddad ne se limitait pas à la pensée politique, il contamine d’autres secteurs, notamment la littérature. Ainsi la Tunisie, celle qui a enfanté il y a six siècles Ibn Khaldoun, nous donne un poète pas comme les autres : Abou el Kacem Chabbi (1909-1934). La vie n’attendra pas celui qui dort, nous dit Abou el Kacem Chabbi. Et il était le poète dont l’œil ne dort jamais. Il était l’ami de Tahar Haddad. En 1929, Chabbi donne une conférence exceptionnelle sur L’imagination poétique chez les Arabes, engendrant un débat en Tunisie et au Moyen-Orient sur les conséquences philosophiques de l’absence de rénovation dans la création arabe. À l’âge de vingt ans, Chabbi met le feu dans le bois du sacré arabo-musulman : la poésie classique. Cette polémique politico-culturelle féconde, déclarée entre les modernistes et les conservateurs, nous rappelle celle déclarée deux années auparavant, en Égypte, autour du fameux livre de Tahar Hussein sur la poésie arabe anti-islamique Fiachchier al jahili (De la littérature préislamique) (1927). Avec des écrivains comme Tahar Haddad, Mahmoud Messadi, Mustapha Khraïf, Ali Douagi, la Tunisie du début du siècle dernier rêvait d’un futur de citoyenneté, de raison et de modernité.

Aujourd’hui, la Tunisie de l’intelligence et de la modernité traverse les jours les plus difficiles de son Histoire contemporaine. Il est de notre responsabilité historique de rappeler, à cette nouvelle génération égarée, le travail accompli, avec brio, par l’intelligentsia de la modernité pour défendre les droits de la femme, la liberté syndicale, la liberté de création et l’indépendance de la Tunisie.

 

Amin Zaoui

 

(Texte publié précédemment dans le quotidien Liberté en Algérie)

 


  • Vu: 2169

A propos du rédacteur

Amin Zaoui

Lire Tous les textes d'Amin Zaoui

 

Rédacteur


Amin Zaoui est un écrivain algérien né le 25 novembre 1956 à Bab el Assa (Algérie). il écrit chaque jeudi deux articles un en arabe dans le quotidien arabophone echorouk et en français dans le quotidien francophone liberté.

 

 

 

1984-1995 : enseignant à l’université d'Oran (département des langues étrangères)

1988 : Doctorat d'État en littératures maghrébines comparées

1991-1994 : directeur général du Palais des Arts et de la Culture d’Oran

2000-2002 : enseignant à l’université d’Oran (département de la traduction)

2002-2008 : directeur général de la Bibliothèque nationale d'Algérie

2009 : membre du conseil de direction du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC)

Conférencier auprès de plusieurs universités : Tunis, Jordanie, France, Grande-Bretagne.

 

Publications en français

Les romans d’Amin Zaoui ont été traduits dans une douzaine de langues : anglais, espagnol, italien, tchèque, serbe, chinois, persan, turque, arabe, suédois, grec…

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups (roman), éditions le Serpent à plumes, Paris, 1997

Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordinaire (essai collectif), éditions L'Art des livres, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997

La Soumission (roman), édition le Serpent à Plumes, Paris, 1998 ; 2e édition Marsa, Alger. Prix Fnac Attention talent + Prix des lycéens France

La Razzia (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 1999

Histoire de lecture (essai collectif), éditions Ministère de la Culture, Paris, 1999

L’Empire de la peur (essai), éditions Jean-Pierre Huguet, 2000

Haras de femmes (roman), éditions le Serpent à Plumes, 2001

Les Gens du parfum (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

La Culture du sang (essai), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

Festin de mensonges (roman), éditions Fayard, Paris, 2007

La Chambre de la vierge impure (roman), éditions Fayard, Paris, 2009

Irruption d’une chair dormante (nouvelle), éditions El Beyt, Alger, 2009

 

En arabe

 

Le Hennissement du corps (roman), éditions Al Wathba, 1985

Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellectuels au Maghreb, éditions OPU, 1994

Le Frisson (roman), éditions Kounouz Adabiya, Beyrouth, 1999

L'Odeur de la femelle (roman), éditions Dar Kanaân, 2002

Se réveille la soie (roman), éditions Dar-El-Gharb, Alger, 2002

Le Retour de l'intelligentsia, éditions Naya Damas, Syrie, 2007

Le Huitième Ciel (roman), éditions Madbouli, Égypte, 2008

La Voie de Satan (roman), éditions Dar Arabiyya Lil Ouloume, Beyrouth ; éditions El Ikhtilaf, Alger, 2009

L'Intellectuel maghrébin : pouvoir - femme et l’autre, éditions Radjai, Alger, 2009