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Carnets d'un fou - XXIII

Ecrit par Michel Host le 16.01.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Carnets d'un fou - XXIII

Rétrospectivité / Prospectivité / Objectivité / Subjectivité / Invectivité / Perspectivité / Salubrité

 

N’est-ce pas d’ailleurs ce qui nous fascine tant chez les chats : cette impression qu’ils donnent de si parfaitement maîtriser le Temps ?

Denis Grozdanovitch, Petit traité de désinvolture

 

Ces Carnets d’un fou sont un tissu d’observations et de réflexions. Tissu déchiré parfois, car enfoui dans le sépulcre de l’impubliable : deux éditeurs, craintifs, ont fait marche arrière tant les timides et rares audaces qu’il enveloppe leur ont paru devoir contrarier leur bonne réputation, leur chiffre de vente et leur belle complicité avec la chronique littéraire parisienne. Seule une publication en revue est donc accessible à ces notations. La Cause littéraire, après La Vie littéraire, les accueille à son tour : qu’elles en soient remerciées. Ravaudages et reprises, donc ! Mis sur le métier en 1999, on y verra défiler des « vues » d’un passé de quelques années auxquelles, ici ou là, des commentaires touchant à notre proche actualité fourniront d’autres perspectives. Nous attendons monts et merveilles de ces travaux d’aiguille. – Michel HOST

La poésie, c’est l’enfant de la littérature. Le roman en est l’adulte, le philosophe, l’ancêtre, et la critique, la vieille fille.

Matthieu Galey, Journal, I

 

# Notations : du 4 novembre au 24 décembre 2002

¤ Commentaires : décembre / janvier 2013

 

¤ Me voici contraint d’ouvrir cette 23e livraison par un commentaire et non par une notation :comment, en effet, se souvenir d’un mois disparu ?… car je n’ai rien retenu du mois d’octobre 2002. N’ai-je rien noté ? C’est très probable. Mon ordinateur a-t-il avalé ce mois lointain, désormais égaré dans quelque recoin de sa mémoire ? C’est fort possible. Et non moins possible qu’une manœuvre maladroite de ma part ait envoyé ce mois-là aux oubliettes. Ou encore que je n’aie rien noté du tout : indignité du mois d’octobre 2002 ? Ouvrir le vieil agenda m’apprend que j’avais alors des rendez-vous chez divers éditeurs pour des rééditions (Claude Durand), quelques rencontres avec des écrivains comme Daniel de Bruycker, Gérard de Villiers (?), Richard dalla Rosa, et de nombreuses stations dans des cafés, des brasseries… J’étais alors mobile et civil. Depuis, je me suis ensauvagé. Ma prosopopée sur le temps dévoreur dévoré n’a pas lieu d’être. Allons, je n’ai pas trouvé le temps, cette fois-là, d’écrire le temps. Trop de tours et détours dans Paris, ville séduisante, admirable, unique, que seuls les imbéciles tentent de fuir définitivement.

 

# L’Hippodrome des Prix vient de rouvrir ses portes. Le Goncourt a été attribué à Pascal Quignard, pour un livre hors normes. Pour l’obtenir, cet écrivain plus qu’estimable et courtois, par ailleurs doué d’un admirable talent, a dû passer de l’écurie Gallimard aux stalles de Grasset. C’était arrivé à M. Vautrin, depuis retourné chez Fayard. Les choses se passent bien comme que je les vois depuis longtemps : pour le Goncourt, allez chez Grasset, ou chez Gallimard, ou au Seuil, confiant en la chance que votre tour de « passage » sera venu. C’est bel et bien l’éditeur qui obtient le prix, l’écrivain n’étant que son faire-valoir à droits commerciaux. Il suffit au faire-valoir d’écrire un roman lisible, c’est tout. Il faut parler d’un mécanisme de distribution financière proprement parisien et breveté. Il en a été ainsi pour moi, à cette seule différence qu’étant chez cet éditeur depuis mon premier roman, je n’ai pas eu à changer d’écurie ni de sac de picotin.

Cela écrit, la médiocrité s’est illustrée une fois encore dans l’expression à peine masquée du dépit et de l’envie. Quant aux jurés du Goncourt, pour certains, qui en se désolidarisant de façon tapageuse du choix majoritaire se sont couverts de ridicule, ils sont allés, dans leur fureur, jusqu’à applaudir le plus que médiocre prix Renaudot décerné simultanément. Démissionneront-ils ? Pas un, en tout cas, ne l’a laissé augurer.

 

¤ C’est M. Pierre Assouline, dont le regard myope, outre que de portée naturelle limitée, est constamment rivé sur la cote boursière du petit monde littéraire parisien qui, une fois encore, si par hasard il tombe sur ces lignes, va pouvoir m’accuser de manquer de reconnaissance envers ces bons jurés et la splendide machine des Prix. Bon, tout cela, aujourd’hui comme hier, est sans importance.

 

# Entendu sur France-Culture, ce matin, notre Stéphanie de Monaco de la littérature présenter un monologue dénudé, quoique issu de sa plume féconde, qu’un comédien donnera un jour prochain au Théâtre de la Colline. Dans une langue hachée, sans qu’une phrase aille au-delà de quatre mots (elle écrit comme elle parle, ou plutôt comme elle ânonne), elle tentait d’expliquer à son interviouveur de quelle façon elle prétend exclure de cette « parole » – ô Dieu, elle a une parole ! – tout élément tenant à un quelconque raisonnement, à une argumentation, pour n’y retenir que l’expression des sentiments à l’état pur. Lesquels ? On ne le saura pas aujourd’hui ni jamais. On ignore quelle obscure audace aura encouragé cette nouvelle hétaïre des lettres à escalader une telle taupinière. Je me demandais, et me demande encore, si l’interviouveur avalait ce potage aux pâtes alphabétiques avec une ironie masquée ou une componction révérencieuse. Aujourd’hui, on n’est plus assuré de rien.

4 / XI / 2002

 

¤ Ma naturelle galanterie m’a conduit à tenir dans l’ombre le nom de la dame dont il est ici question. N’ayant pas changé sur ce point, je laisse au jeune lecteur le soin de le deviner ou de le retrouver dans les annales de l’époque. De fait, cela est encore de si peu d’importance que je lui conseille de ne se fatiguer à aucune recherche. Simplement, tant de choses agacent que sur le moment l’esprit réagit.

 

# Reprise de ces carnets, avec la résolution de m’y tenir plus régulièrement.

 

# Commençons par des sujets de satisfaction domestique.

Je me flatte de n’avoir jamais été tenté de placer un centime en bourse et de n’avoir jamais eu d’employé(e) de maison.

En conséquence, je me livre régulièrement à divers exercices ménagers et me charge des soins et de l’alimentation des trois chattes de la maison.

 

¤ Tout esprit sensé de ce début de troisième millénaire pourra conclure de ces vaniteuses déclarations que je suis un parfait idiot. Qu’il le fasse en paix.

Nous avions alors trois chattes : Artémis, Tanit et Nejma. La première et la troisième ont dû être euthanasiées. Pour cette dernière, Nejma, ce fut il y a un mois environ. Crève-cœur inévitable. Nous restent aujourd’hui Tanit, et le petit Snejoc, venu de Nijni-Novgorod, que l’on peut voir dans La Cause Littéraire en ouverture de la chronique La Mère Michel a lu.

Le 19 / XI / 2002

 

# « Ben… moi, je… »

Les jeunes gens, à Paris, et sans doute loin au-delà du boulevard périphérique, commencent volontiers la plupart de leurs non-phrases par ces trois mots. L’enthousiasme, probablement ! Le froid délire du soi-même à nul autre pareil !

 

# Assisté, ce dimanche, à la 194e messe du souvenir des Charcutiers-Traiteurs et Traiteurs. Une tradition qui aurait des siècles d’existence. C’était à 18 heures, à Saint-Eustache, entre le Forum des Halles et la Bourse du travail : la cause, le hasard et l’invitation d’une amie qui, pas plus que nous, n’a d’ancêtres appartenant à cette corporation nourricière. Le lieu saint est bondé, les grandes orgues (Maître Jean Guillou) sonnent de manière éclatante. L’office est précédé d’une brève procession, crucifix en tête, prêtres en soutane à l’ancienne, puis viennent les anciens de 1914, drapeaux haut levés, suivis par les membres de la Confrérie des Chevaliers de Saint-Antoine en habit ; des représentants de la profession et quelques-uns des meilleurs ouvriers de la charcuterie nationale ferment la marche.

L’office est solennel et très musical. Le Cantique de Jean Racine, de Gabriel Fauré, à l’Introït ; le Kyrie de la Missa Brevis « des Moineaux » (Köchel 220) suivi d’un commentaire d’Ézéchiel relatif aux brebis égarées ramenées au troupeau (charcuterie oblige !) ; un Gloria grégorien tardif, issu de la messe VIII,« de Angelis » (5ème mode) ; puis lecture de la seconde Epître de Paul aux Corinthiens ; un cocktail de Bach et de Gounod pour l’Ave Maria du Graduel ; ensuite, brève parole de Matthieu : « Jésus parlait de sa venue à ses disciples… » – avant de dédier les brebis à son paradis et de vouer les chèvres à l’enfer ! (pauvres biquettes !) – ; l’Alléluia est de Roger Calmel. Il est suivi d’un prêche sur l’accueillante maison de Dieu et la « mémoire de ceux qui nous ont précédés » ; le Credo est grégorien ; le Sanctus, celui de la messe des Moineaux. Tout ce mélange rappelle une galantine, mais bien savoureuse. Vient l’anamnèse : « Il est grand le mystère de la foi », d’un certain R.P. Émile Martin, suivie de l’eucharistie et du rappel des noms de tous les volaillers qui ont quitté ce monde dans l’année écoulée. J’observe que les femmes payent un lourd tribut à l’art du boudin blanc et du bœuf en gelée, et je trouve émollient, comme il se doit, le Memento In Paradisum extrait du Requiem de Fauré. En revanche, très beau l’Agnus Dei extrait de la messe des Moineaux, et sublime le Dextera Domine de César Frank.

L’office se clôt par un immense buffet déployé de l’autre côté du transept, sur un demi-pourtour du chœur : les futurs maîtres de la profession, jeunes gens pleins d’avenir, ont chargé dix tables de barquettes aux mille petits légumes et délicatesses de bouche. La prise d’assaut est stupéfiante. Les foules s’empiffrent en souriant, se pressent, tourbillonnent en courants et contre-courants autour des murailles du fragile château fort… Certains (et certaines) se replient sur les prie-Dieu pour y installer leur dînette et festoyer dans le recueillement. Plusieurs S.D.F. des environs, sans doute alertés par l’Esprit-Saint, côtoient avec aisance dames emmitouflées dans leurs manteaux et pelisses, messieurs encravatés aux mines réjouies. À la fin, roulent les brouettées de tartelettes et de petits fours. Le beaujolais coule à flots d’une source secrète mais inépuisable. Il semble que le Christ en personne veille sur cette noce de Cana.

24 / XI / 2002

 

¤ Un grand moment, ma foi. Et dont le souvenir me reste présent. Cette alliance de la table et de l’autel me paraît aussi française que légitime : on ne remerciera jamais assez Dieu d’avoir prévu que des hommes et des femmes aient assez de cœur et de générosité pour s’employer à nourrir les familles gourmandes, les foules avides, les contemporains affamés. Voilà certainement un effet de ce que les croyants appellent la divine providence.

 

# De Saber Mansouri (*) : « Le siècle : ne pas être dedans. Simplement être là ». Il a mille fois raison.

9 / XII / 2002

(*) Saber Mansouri : jeune historien tunisien.

 

¤ Il a dix mille fois raison. En ce qui me concerne, je choisis même assez souvent de « n’être pas là », tant ce siècle me déprime.

 

# 24 décembre. Pas vu venir la Noël ; intense fatigue des six derniers mois : un déménagement, un deuil, trois autres déménagements successifs, puis la publication des Sonnets de Góngora, et deHeureux mortels, il faudrait être Turc pour résister à cela. Se plaindre ? On ne fait… Je ne fais que ça ! Inutilité de la plainte ; seuls restent les textes, s’ils restent. Ce qui rassure, en fin de compte, c’est qu’ils soient couchés sur le papier.

 

¤ Quant aux geignements, Céline en pensait ceci : Que si beaucoup se plaignent à tort, énormément pourraient se plaindre à raison – ce sont ceux-là qui se plaignent le moins, car ils se rendent compte de l’inanité de leurs plaintes. L.-F. Céline, Lettre à son père

 

# Roborative quoique très partielle lecture des lettres de Flaubert à Louise Collet. Comme pour Baudelaire, mon avis est qu’il n’a presque jamais tort. Sa moquerie des circonstanciels et faibles arrivistes que furent Lamartine et Musset ! Santé, lucidité.

 

Feux d’hiver, le recueil de nouvelles de Monique Castaignède, est un vrai plaisir de lecture : force de l’expression et des situations, sans effets recherchés pour eux-mêmes ; exactitude du propos, humour, caractères, solidité de la documentation, un régal de l’esprit.

 

# Je n’écrirai rien dans ces Carnets à l’occasion du saut de l’an. Les habitudes s’installent, deviennent des cannes vermoulues qui, après nous avoir soutenus quelque temps, nous feront nous rompre le crâne !

24 / XII / 02

 

Michel Host

 


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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel Host, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri, présidé la revue La Sœur de l’Ange.

Derniers ouvrages parus :

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

L’êtrécrivain (préface, Jean Claude Bologne), Méditations et vagabondages sur la condition de l’écrivain, Éd. Rhubarbe, 2020

L’Arbre et le Béton (avec Margo Ohayon), Dialogue, éd. Rhubarbe, 2016

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Mémoires du Serpent (roman), Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille (nouvelles), Éd. Weyrich, 2015

Carnets d’un fou. La Styx Croisières Cie, Chroniques mensuelles (années 2000-2020)

Publication numérique, Les Editions de Londres & La Cause Littéraire

 

Traductions :

Luis de Góngora, La Femme chez Góngora, petite anthologie bilingue, Éd. Alcyone, 2018

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd. 2010),

Aristophane, Ploutos (éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe & XIIIe siècles), 1ère traduction en français, à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue) Éd. De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano), Éd. Alcyone, bilingue, 2e éd. 2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éditions de l’Escampette, 2005