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Théâtre

Salomé, Cédric Demangeot (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 15 Avril 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Salomé, Éditions du Geste, février 2019, dessins de Ena Lindenbaur, 128 pages, 15 € . Ecrivain(s): Cédric Demangeot

 

« L’encre du dessin, l’encre des mots »

Les éditions du geste inaugurent leurs publications avec deux volumes, l’un consacré à une traduction nouvelle du Woyzeck de Büchner par Jérôme Thélot, et l’autre consacré au texte de Cédric Demangeot, Salomé. Deux pièces en écho sans doute, en secrètes correspondances. Cette chronique s’arrête sur le texte contemporain d’un poète acharné à faire poésie. Ici Cédric Demangeot reprend la matière Salomé qui a traversé à la fois le temps, les arts (musique, littérature, peinture…). Il réinvestit l’espace théâtral que Wilde avait choisi en 1891 avec son texte en français mais il le donne essentiellement comme poésie en acte, sous la tutelle de Heiner Müller dont la citation en épigraphe propose une première lecture ; celle de la confrontation de l’obscurité et de la clarté. Qu’est-ce qui ferait ainsi théâtre et qu’est-ce qui ferait poème ensemble ?

L’un des tout premiers protocoles dramatiques retenus par l’auteur est justement de faire monter en quelque sorte l’obscurité comme pour éteindre le monde autour de Salomé. Dans les premières didascalies, Cédric Demangeot intègre immédiatement le dispositif de la nuit : Par une fenêtre on voit qu’il fait nuit noire (p.9).

Le théâtre et son double, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 10 Avril 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Payot Rivages, Cette semaine

Le théâtre et son double, février 2019, 256 pages, 6,90 € . Ecrivain(s): Antonin Artaud Edition: Payot Rivages

 

Avant même qu’il expérimentât les effets hallucinogènes du peyotl lors de son séjour mexicain en 1936, Antonin Artaud (1896-1948) fut traversé par une vision iconoclaste du théâtre comme d’autres sont frappés par la foudre de l’éros sur l’asphalte maculé des grandes métropoles sevrées de stupre et de stupeur. Avec sa ferveur et sa franchise coutumières, Antonin Artaud livre dans cet essai paru pour la première fois en 1938 sa conception tranchante de l’art théâtral.

 

Ainsi parlait Artaud

« Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l’inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle ». Artaud exalte un théâtre qui retourne le cœur, éprouve les nerfs, révulse les sens. D’après lui, loin d’être une distraction anodine, une partie de plaisir, un agrément bourgeois, la mise en scène doit produire, par la manifestation des passions les plus sombres, par l’extraction des affects les plus enfouis, une véritable catharsis au cours de laquelle le spectateur se purge de ses résidus fantasmatiques les plus troubles :

Conversations (1975-1995), Heiner Müller (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 04 Avril 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED

Conversations (1975-1995), Heiner Müller, éditions de Minuit, février 2019, 368 pages, 29 €

Le théâtre comme expérience

En me plongeant dans les entretiens que Heiner Müller a donné entre 1975 et 1995, je me suis immergé dans des souvenirs de cours de théâtrologie que je suivais à Paris III. J’y ai reconnu l’influence de Brecht sur le théâtre occidental, influence qui persistait encore un peu à la fin des années quatre-vingt dans mon université, et aussi et surtout la question du lieu théâtral, qui soulevait encore de grandes controverses – même si la scène à l’italienne revenait en force dans la construction des dramaturgies chez les metteurs en scène de l’époque. Et l’intérêt toujours présent d’un spectacle total – dans ces conversations allemandes, traduites pour la plupart par Jean Jourdheuil – quand Müller évoque Bayreuth par exemple.

Cela dit, je ne connaissais pas vraiment l’attachement du dramaturge de Berlin-Est, pour sa patrie socialiste de l’époque et son respect pour la RDA. Bizarrement, il y a quelques jours, je visionnais un documentaire belge sur la RDA des années 1960, et j’ai été surpris de l’allégeance pacifique et bien fondée de la population de l’Allemagne de l’Est, pour la politique socialiste d’Etat, en trouvant convaincant ce qu’ici on prenait pour une dictature, mais qui était d’abord un projet collectif là-bas. En ce sens, le théâtre est lui aussi essentiellement une affaire collective.

Mon petit-fils Benjamin, Ludmila Oulitskaïa (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard, Cette semaine

Mon petit-fils Benjamin, février 2019, trad. russe Sophie Benech, 128 pages, 13,50 € . Ecrivain(s): Ludmila Oulitskaïa Edition: Gallimard

 

Généticienne de formation, Ludmila Oulitskaïa, après avoir été dessaisie de sa chaire universitaire pour des motifs politiques dans les années 1970, se tourna vers le théâtre, collaborant notamment avec le Théâtre musical juif, dès ses débuts dans l’écriture. Et les éditions Gallimard qui publient régulièrement en France la célèbre romancière russe s’attaquent désormais à son œuvre théâtrale dans leur collection Le Manteau d’Arlequin. Après Confiture russe en 2018, nous pouvons ainsi lire aujourd’hui Mon petit-fils Benjamin (publié en Russie en 2010), toujours dans une traduction de Sophie Benech.

L’action de la pièce se déroule à Moscou dans les dernières années de l’URSS (et donc avant l’indépendance de la Biélorussie). Deux actes marquant une ellipse temporelle de plusieurs mois y font se succéder une quinzaine de tableaux nous faisant passer pour la plupart alternativement d’un appartement à l’autre : ceux d’Esfir, fière et autoritaire septentenaire qui fut autrefois couturière et de sa cousine Elisavéta du même âge, humble et douce sage-femme sans enfant.

Les nouvelles révélations de l’être, Antonin Artaud (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Lundi, 18 Mars 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie, Fata Morgana

Les nouvelles révélations de l’être, février 2019, 48 pages, 12 € . Ecrivain(s): Antonin Artaud Edition: Fata Morgana

 

L’introduction au néant

Dès 1937 – date de l’écriture de ce texte – Artaud inscrit de facto sa schize : « je ne suis pas mort, je suis séparé ». Ce « mort au monde » se trouve déjà incapable de parler en son nom et va commencer le cycle des rétentions en asiles psychiatriques.

S’inscrit déjà ici ce que les Cahiers terminaux finiront dans cette tentative de se débarrasser de la matrice de la tache de naissance, des vices de la chair et de l’esclavage qu’elle enclenche.

S’inscrivent les premières scènes (tragiques et fulgurantes) du « théâtre généralisé » de l’auteur. Elles sont la véritable introduction au néant. La mort n’est plus tenue à distance.

Se sent déjà comment la terre aspire l’être dont elle se nourrit jusqu’aux « crachats ». Artaud rentre directement en rapport avec les semences immondes qui sont les restes et les cendres. Comme plus tard dans les Lettres relatives aux Tarahumaras, il vit – ou subit – là mais sous un registre totalement opposé une « expérience organique ».