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Roman

Désir, Philippe Sollers (par Claude-Raphaël Samama)

, le Lundi, 11 Janvier 2021. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Désir, mars 2020, 130 pages, 14,50 € . Ecrivain(s): Philippe Sollers Edition: Gallimard

 

Voilà le nouvel opus d’un homme d’âge, toujours éblouissant par sa verve et sa belle insolence, ici un peu cachée ou plutôt masquée. Choisissant de désigner à nouveau son livre comme un roman, par ruse, mépris ou provocation, notre grand auteur s’y avance cette fois bien grimé sous les traits du mystique Louis-Claude de Saint-Martin, illuministe de la fin du 18ème siècle.

On lira alors, comme en une figure de Moebius, le passage de l’un à l’autre, le remplacement subreptice de leurs deux figures sans respect des chronologies, une subtile et permanente identification de l’auteur à son modèle. Il serait question de destin, du marquant des vies à partager, d’une appropriation par affinités transhistoriques, d’un hommage d’admirateur ou de disciple.

Chutes, Yves Charnet (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Vendredi, 08 Janvier 2021. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Editions Tarabuste

Chutes, septembre 2020, 284 pages, 18 € . Ecrivain(s): Yves Charnet Edition: Editions Tarabuste

 

« Tu n’en finis pas de la remanier. La matière de tes carnets. C’est comme un peu de terre. Les mots entre tes mains. C’est toujours à repétrir. Le sale pétrin des humains ».

« Qu’est-ce que c’est que cette énergie cinglée qui me pousse encore à pondre, l’un après l’autre, des bouquins. Comme autant de chapitres d’une AUTOFICTION SANS FIN. J’écris dans les cordes. Boxeur lyrique hors de lui ».

Chutes est cette autofiction sans fin, que l’écrivain ne cesse de pétrir. Une pâte à livre qui va lever, pour donner vie à un journal des instants de vie où Yves Charnet se bat et se débat avec les effritements et les échecs qui le menacent. Il y a la secousse tellurique du refus de son éditeur de publier son dernier livre, le troisième refus en trois ans – Personne n’a compris que tu perdais ta dernière amarre. Ton dernier ancrage –, la chute de sa mère, qu’il ressent comme un tremblement de terre, le tremblement d’un fils.

Dans les brumes du matin, Tom Bouman (par Jean-Jacques Bretou)

Ecrit par Jean-Jacques Bretou , le Jeudi, 07 Janvier 2021. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres, USA, Actes Noirs (Actes Sud)

Dans les brumes du matin, Tom Bouman, septembre 2020, trad. USA Yannis Urano, 357 pages, 23 € Edition: Actes Noirs (Actes Sud)

 

L’officier de police Henry Farrell, le flic d’une bourgade de l’arrière-pays de Pennsylvanie, Wild Thyme, aux limites nord-est de cet État, à la frontière avec l’État de New-York, est chargé d’enquêter sur la disparition de Penny Pellings. Elle était la compagne de Kevin O’Keeffe et ils vivaient dans une caravane sur le terrain d’Andy Swales, le plus grand propriétaire de la région. En échange, ils devaient s’occuper du domaine de Swales. Suite à « une engueulade entre hippies qui avait un peu dégénéré », on leur avait retiré la garde de leur fille Eolande. Le jeune couple de junkies avait promis de s’amender et de décrocher de la drogue, ce qui n’empêchait pas parfois les « coups de gueule » avec les propriétaires des cottages autour du lac et une certaine partie de la population locale qui jouait de la musique un peu tard et pêchait les truites dans le lac. Cependant cela convenait à Swales qui comptait bien laisser une compagnie gazière s’installer sur son terrain.

La Reine des souris, Camilla Grudova (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mercredi, 06 Janvier 2021. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques, La Table Ronde

La Reine des souris, Camilla Grudova, novembre 2020, trad. anglais, Nicolas Richard, 48 pages, 5 € Edition: La Table Ronde


Au début, cela ressemble à une histoire d’amour comme les autres : rencontre à l’université, passion commune – pour le latin –, mariage précipité sans l’accord des parents, entre-soi amoureux… Il ne faut pourtant que quelques pages pour sentir que quelque chose cloche, coince, grince. L’entre-soi est presque un huis clos, tant la narratrice et Peter semblent éloignés du monde ; l’appartement où ils habitent se trouve au-dessus d’une épicerie fermée dont les stocks rancissent et moisissent, comme leur amour ; Peter est sujet à de drôles de manies – notamment celle qui remplit l’appartement de parapluies trouvés dans le cimetière où il travaille… Il faut enfin considérer le ton détaché, presque froid, avec lequel la narratrice raconte, de manière factuelle et distanciée, cet amour, comme une dissonance de plus. S’installe ainsi une atmosphère étrange et morbide, l’air de rien, comme si tout était parfaitement normal.

Du côté de Canaan, Sebastian Barry (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 05 Janvier 2021. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques, Folio (Gallimard)

Du côté de Canaan (On Canaan’s Side, 2011) traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paoloni, 331 p. . Ecrivain(s): Sebastian Barry Edition: Folio (Gallimard)

Sebastian Barry est irlandais jusqu’au bout des doigts. Et de la plume. Ses héros de Des jours sans fin, empêtrés dans les guerres sanglantes de l’Amérique, gardaient tous deux la terre d’Irlande à la semelle de leurs bottes. Et dans le roman qui nous occupe, c’est encore ce pont historique entre l’Irlande et les États-Unis que la narration traverse, aux côtés de la vieille Lilly.

Lilly est la narratrice ou, plus exactement, la plume de Sebastian Barry car elle ne se contente pas, à 89 ans, de raconter son histoire mais elle l’écrit, sur un carnet de notes, assise à une table en formica rouge. C’est donc ce récit écrit que nous lisons, ce qui donne une puissance toute particulière à ce roman car l’écriture de « Lilly » donne « du temps au temps » et permet des exercices de style virtuoses, dont on sait que Barry est friand. Les souvenirs, irlandais, puis américains, de cette « oie sauvage »*, déferlent en un flot lent, méandreux, d’une précision mnésique parfaite. La force narrative de Barry tient essentiellement dans ce style, en phrases longues, souvent très longues, mais toujours animées d’un grand dynamisme intérieur et d’une parfaite clarté. Cette écriture ample serpente autour du récit de Lilly, lui fait un précieux écrin, rend les événements saillants quand ils viennent interrompre momentanément le fleuve narratif.