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Voyager dans Gary (3) Les enchanteurs, Romain Gary (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent Bonnet le 14.06.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Folio (Gallimard)

Les enchanteurs, Romain Gary, Folio Gallimard, 1973, 372 pages, 8,90 €

Voyager dans Gary (3) Les enchanteurs, Romain Gary (par Laurent LD Bonnet)

 

Mon propos, à travers cette série de trois articles, consiste à interroger le sens de l’œuvre de Romain Gary, essentiellement Gary, à travers trois romans. Un point de vue forcément orienté. Un choix. Pour comprendre qu’un chemin d’auteur se construit au fil des ans. L’appréhender c’est l’illustrer. Voici celui de « mon » Gary.

Les Racines du ciel (Goncourt 1956), fondateur, politique et visionnaire. Les Enchanteurs (1973), l’art l’imaginaire et l’amour salvateurs. Les Cerfs-volants (1980), testamentaire, espérant et humaniste.

 

Les enchanteurs, Romain Gary, Folio Gallimard, 1973, 372 pages, 8,90 €

 

Il était une fois, un conte…

Un conte d’une époque récente, un conte pour adultes rêveurs, mais exigeants, une ode à la fiction édité dans un pays de littérature, un conte quoi… Avez-vous oublié ? Que l’on sut, de mémoire d’homme, aimer et lire de grandes histoires conçues pour celles et ceux qui aiment dormir debout, entrer en merveilleux, décoller du bas étage où tentent de nous confiner le pragmatisme, le réalisme, les logiques de l’édition industrielle.

Il était donc une fois un conte au titre noble : Les enchanteurs. Et un conteur, Romain Gary qui osa – comme Vian avec L’Écume des jours – le pari de pousser le pouvoir de voyage intérieur de la fiction romanesque jusqu’à ses limites. Convention imaginaire totale : l’histoire dure deux siècles, le narrateur est unique… Fosco Zaga, enfant de la balle, saltimbanque, nous conte sa vie depuis 1760… Et pourtant on embarque ! Cela se nomme un miracle. On traverse huit générations en voyageant de Venise à Saint-Pétersbourg, explorant les souvenirs du père, Giuseppe, détenteur des savoirs magiciens de l’illustre grand-père, Renato, grand illusionniste et médecin des âmes auprès des grands de ce monde. Il fuyait la vérité comme la peste, il avait compris que le plus grand don qu’un artiste désireux de s’attirer les bonnes grâces du public pouvait faire à ce dernier c’était l’illusion, et non la vérité… Le petit Fosco a douze ans, il s’extraira de sa forêt de chênes complices, de la bibliothèque paternelle, muni des savoirs d’enchanteur de la tribu des Zaga.

Pour découvrir deux réalités qui sonnent sous la plume de Gary, comme tocsin et carillon mêlés :

Le temps du grand-pèrecelui des chaudrons de sorcières, des philtres d’immortalité, et des magiciens était révolu, celui des alchimistes et des pouvoirs surnaturels allait bientôt l’être, et le public, dont les goûts changeaient rapidement allait demander à des talents plus subtils de lui fournir ces provisions d’espoir, de rêve et de confiance dans l’avenir qu’il faut aux hommes pour continuer à se soumettre et à subir. 45 ans après la parution du roman, on ne peut qu’être saisi par la dimension prémonitoire du propos.

Et l’amour, symbolisé par le personnage central du roman, Teresina dont on découvre peu à peu la trame et la puissance : L’amour, Fosco, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces, et qu’il ne cède pas un pouce du terrain à la réalité ; alors là lorsque deux imaginations se rencontrent… Il n’y a rien de plus beau.

 

Il faut lire Les enchanteurs pour deux raisons : parce que c’est un roman salvateur. Pour le rêve, pour l’âme, pour l’imaginaire. Et parce qu’il marque l’œuvre de Gary d’un signal puissant. Il y en eut d’autres. Mais celui-ci diffère : il aspire à exposer sous forme narrative tout ce que rassemblait de réflexions huit ans plus tôt, Pour Sganarelle, essai sur l’éthique de la littérature.

La République des lettres au temps de Gary était agitée de soubresauts idéologiques, courants d’écoles, cénacles divers se targuant chacun de détenir de la littérature, qui le passé authentique, qui l’avenir novateur. Or Gary l’insoumis se voulait saltimbanque, affranchi des idéologies, des affaires de groupe, des dogmes, des fraternités collectives. Seules comptaient les idées, les amours fraternelles et féminines, dédiées à la réinvention perpétuelle d’un Je enchanteur. Si un autre de ses romans (Les clowns lyriques) résume par son seul titre ce qu’être artiste signifie pour Gary, Les enchanteurs en est alors la mise en scène.

 

Idéaliste, mais pas idéologique, fraternelle, mais pas communautaire, asservie, mais à la liberté de créer, la pensée de Gary nous a légué par ces trois romans, des personnages (ici Fosco, ArmandLes cerfs-volants et MorelLes racines du ciel) qui tous, revendiquent par leur idéalisme, le statut de Maître enchanteur.

Romain Gary entrerait dans une librairie aujourd’hui, il chercherait vainement une œuvre qui puisse s’apparenter à son roman. Ou bien il lui faudrait rassembler les parties d’un corps-littérature qu’une politique de segmentation a ordonné en catégories, genre étiquetés. Laissant imaginer (car nous ne sommes qu’au début du processus) de futures aires de chalandise où seront vendues des gammes de produits rassemblés sous le nom générique de « flux d’artiste ».

On s’orientera dans ces mégastores en fonction des attitudes ou sensations recherchées : frémir, espérer, se consoler, jouir, trembler, connaître, apprendre, voyager, etc. Des bornes connectées collectant nos données nous concocteront de savants itinéraires correspondant aux expériences les plus proches de nos désirs. Les marques y placeront leurs labels. Comme elles commencent aujourd’hui à le faire, les grandes maisons d’édition littéraires leur emboîteront le pas (lire Baroud Gaulois en Publicie). Elles fusionneront avec les groupes média leur permettant de placer dans ces cocktails les flux écrits des rares auteurs qui auront su résister à l’impériale domination des flux auditifs ou visuels.

Parions que les grands acteurs économiques chargés de ces derniers seront, pour la plupart, soumis à la grande question qui désormais préoccupe tout investisseur en ces domaines : comment, pour ces milliards d’humains – sachant que par une loi qui régit l’univers jusqu’à ses confins, la terre tourne sur elle-même en 24h – positionner au mieux les actions boursières du groupe sur la totalité des temps de cerveau disponibles ?

Dystopie dira-t-on… Certes ! Alors revenons au réel qui, dit-on, constitue le terreau du roman contemporain.

Existaient, avant l’avènement des réseaux sociaux, des lieux où il se récoltait : bouts de trottoirs ou squares de quartiers, rubrique faits divers des journaux locaux, troquets ou recoins d’un port. C’est encore possible aujourd’hui. Ainsi l’an dernier, du côté de Menton, m’a-t-on rapporté qu’un jour de décembre 2010, à l’heure où l’aube ne ressemble encore qu’à une promesse, les marins d’un caseyeur virent sur une mer sans vent, surgir une ondulation d’environ un mètre de hauteur ; elle parcourut l’eau en s’éloignant vers le sud. Ce fut tout.

C’est le mousse qui, croyant ébahir ses collègues à la criée, raconta l’affaire. En guise de réponse, il n’obtint, comme à bord, que hochements de têtes et grognements irrités. Il insista, commença à propager l’idée qu’un monstre, sûrement, avait provoqué le phénomène… On le prit à part, au bout du quai, derrière un tas de filets : « écoute gars, faut qu’t’arrêtes avec ça ! Là où t’as vu la vague ! T’as rien vu c’est d’accord ? C’est comme ça tous les dix ans depuis trente ans, depuis que l’autre Gary là, l’écrivain, a voulu qu’on y disperse ses cendres. Et y’a pas de raison qu’ça cesse. Alors t’écrases et tu dis plus rien t’as bien compris ? ».

Ainsi s’éclipsent les enchanteurs, sans jamais disparaître du paysage.

 

Laurent LD Bonnet

 


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A propos du rédacteur

Laurent Bonnet

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Laurent LD Bonnet est un auteur français dont les premières nouvelles paraissent en magazine en 1998. Son premier roman,  Salone (Vents d’ailleurs 2012),  est  un roman choral qui raconte le destin d'une  gazette, l'African Sentinel, croisé avec ceux de femmes et d’hommes de Sierra Leone, entre 1827 et 2009. Salué  par la critique, il obtient le  Grand prix du salon du livre de La Rochelle puis le prix international Léopold Sedar  Senghor remis à un premier roman francophone. Son deuxième roman, Dix secondes (Vents d’ailleurs 2015), aborde le thème de la rencontre amoureuse, avec un clin d’œil décalé au poème de Baudelaire, "À une passante". Laurent Bonnet partage son temps entre voyages à bord de son voilier, et temps d’écriture dans sa résidence limousine.

Lien : www.laurentbonnet.eu