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Baroud gaulois en Publicie (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent Bonnet le 23.05.19 dans La Une CED, Les Chroniques

Baroud gaulois en Publicie (par Laurent LD Bonnet)

Ou comment Florent Claude Labrousse détrôna SAS

 

Malongo, Repsol, Coca, Mercedes, Volkswagen, Zadig et Voltaire, Iphone, Relais Châteaux, Figaro Magazine, Uber, Vanity Fair, Mercure, Novotel, SFR, BNP, Google, Carrefour City, YouTube, Nespresso, Ferrari, YouPorn, Danone, Camel, Appart City, MacDonalds, Super U, Chablis, Nissan, Firefox, Schmidt & Bzender, 4x4 Defender, Ouest-France, Skype, Smith & Wesson, Swarowsky, Phillip Morris, BFM, Leclerc, Nesquik, Gitane, Amazon…

Qu’on ne s’y trompe pas ! Ces citations de marques ne sont pas celles de l’auteur qui, jusqu’en 2013, fut le champion incontesté d’une stratégie marketing peu courue en littérature : le placement de marque.

Gérard de Villiers écrivit ainsi 200 romans qui narraient les aventures internationales, jamais françaises, de Son Altesse Sérénissime Malko Linge, noble autrichien et espion. Il en vendit près de 150 millions d’exemplaires. Littérature de gare, disait-on dans le sérail en se bouchant le nez ; tout en lorgnant ce genre de pratique.

En 2001, Marie Gobin, du magazine Lire, écrivait : Pour l’heure, le livre sans publicité a encore de beaux jours devant lui. Car il compte plusieurs alliés de poids. Parmi ceux-ci, son lectorat qui n’apprécie pas de le voir pollué par la réclame. Et surtout la publicité elle-même, peu attirée par l’image de l’écrivain. Pas assez médiatique ! Pas assez vendeur ! Trop intellectuel ! Et si son bouquin demeure confidentiel ou s’il lance une polémique ! Et puis, avec quel produit un livre peut-il s’acoquiner ? Non, ce serait sans doute trop risqué. Ouf !…

Las, c’était une espérance que vient d’anéantir l’histoire récente de l’édition. Soutenue en cela par une large abdication de lecteurs et critiques : qu’importe la pollution pourvu qu’on ait l’ivresse ! SAS Malko Linge, grand consommateur de Champagne Taittinger, concentré toutes les deux pages sur sa montre Seiko à quartz tout en actionnant de manière souvent sodomite sont vit turgescent (une quasi marque…), peut aller se rhabiller. Il a trouvé en guise de maître son antithèse ! Accueillons ici son indigne successeur : Florent Claude Labrousse, FCL.

Celui-ci, vaguement contrit par l’escalade des turpitudes sexuelles de sa maîtresse qui préfère se faire prendre par un doberman et délivrer des fellations à un bull-terrier et un boxer, se réfugie – on le comprendrait presque cet homme – dans les bras d’une impuissance, érigée, osons le mot, en principe. On passera sur les aventures sur-commentées de FCL en « glauquitude », un vaste territoire gaulois où gravitent pédophiles, révoltés suicidaires des campagnes, et amours perdues qu’on ne rêve que d’occire pour mieux résilier. En effet, pourquoi ne pas mettre en scène une déchéance banale et médicamentée, plutôt qu’un éternel héroïsme improbable ? L’un et l’autre se bousculent probablement dans nos imaginaires. L’identification est une des clefs de la fiction. Question de cible…

Sacrilège ! s’écrieront ceux qu’aveuglent encore les lumières passées de l’icône instituée, créateur de FCL. Comment peut-on placer sur la même étagère critique des styles et des inspirations de valeurs aussi différentes ? La réponse est simple : à prendre les lecteurs pour des gogos, à concevoir la littérature comme un produit avant d’être une œuvre, à user de stratégie plus que de cœur, et pour finir, à faire du placement de marques la raison principale d’exister de 345 pages, advient ce que trop d’éditeurs ignorent : les personnages formant un peuple, certains se rencontrent et se parlent. En aucun cas ils ne s’ignorent dans nos mémoires. J’en veux pour preuve cette scène qu’un ami barman m’a rapportée.

C’était un soir de janvier au bar d’un grand hôtel parisien, un de ces endroits qualifiés de branchés par ceux qui font profession de l’être. Malko Linge traitait là quelque affaire bancale et corrompue, lorsqu’il reconnut Florent Claude Labrousse qui, solitaire au bout du comptoir, s’entretenait avec un verre de whisky. Il s’approcha pour se présenter :

– Je m’appelle Linge, Malko Linge. Très heureux de vous rencontrer Monsieur Labrousse. Vraiment.

– Oh, vous ? répondit Labrousse en lui adressant un regard amusé qui pouvait aussi bien signifier une forme de surprise polie, que rien à foutre mon pote de ton bonheur de me connaître.

– J’ai très peu de temps à moi Monsieur Labrousse – Linge jeta un œil à sa montre, tourna la tête et adressa un signe à la femme qui l’attendait un peu plus loin ; elle s’éloigna – je voulais juste vous laisser ma carte. Nous devons absolument nous reparler.

Labrousse retint une moue moqueuse.

– Je ne vois pas bien Monsieur Linge. Nous n’avons rien de commun. Je respecte vos exploits. Mais je ne vois pas en quoi le spleen existentiel et nauséabond dont mon auteur m’a affublé pourrait vous intéresser.

– Certes, mon cher, mais vous n’y êtes pas ! Il ne s’agit pas précisément de nous.

– Ah…

Labrousse eut un regard vers le hall où la femme patientait, statufiée sur des talons aiguilles qui l’obligeaient à une cambrure de reins outrageante. Il avait toujours détesté ce genre de gars, Malko Linge & Cie, munis de leurs exaspérantes facilités… Comment un auteur pouvait-il créer un personnage aussi pitoyablement fat que cet espion autrichien, et passionner des centaines de millions de lecteurs ? Au moins, lui, Labrousse, ne revendiquait rien d’autre qu’une forme de normalité.

L’autre s’inclina pour glisser sur un ton confident :

– Oui. S’il vous plaît Monsieur Labrousse, je m’intéresse beaucoup à votre auteur, ce Houellebecq. Fantastique ! 42 citations de marque en 345 pages. De ce point de vue-là, Sérotonine c’est énorme ! Et voyez-vous, ce que je trouve absolument fascinant c’est que cela est passé comme une lettre à la poste. De mon temps on aurait crié au scandale. Alors pourriez-vous lui transmettre ma carte ? Simplement au cas où il envisagerait de segmenter… C’est si facile. Tous deux avons chacun notre place, non ? Moi, sous sa plume je reprendrais bien du service. – Il se rapprocha encore et ajouta : pour tout vous avouer Monsieur Labrousse, les temps deviennent difficiles. Mon château coûte une fortune. Alors maintenant que la dite littérature a cessé de faire sa diva…

Labrousse acquiesça et glissa la carte sous son verre. Linge s’éloignait déjà. Il se retourna sur le seuil, lui adressant ce genre de clin d’œil complice mâtiné de désinvolture étudiée. « Connard ! » grinça Labrousse en lampant son reste de whisky. Puis il téléphona :

– Michel, salut…

– Quoi encore ? Je t’avertis, si c’est pour me bassiner avec tes états d’âme d’homme sandwich…

– Ecoute, tu ne devineras jamais qui est venu me draguer ?

– Franchement je m’en fous un peu. Partant de là où je t’ai laissé, ça ne peut être qu’une embellie. Et tu m’appelles pour ça ?

– Linge, Malko… Oui LE Malko, celui de SAS. À la rue le garçon ! Plus un flesh. Il veut bosser pour toi.

– Ah, tiens… Intéressant. Tu as son contact ?

– J’ai ça oui… Eh Michel, tu ne me lâches pas hein ?

– Mais non, mais non… Enfin, Florent, pour qui me prends-tu ?

 

Laurent LD Bonnet

 


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A propos du rédacteur

Laurent Bonnet

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Laurent LD Bonnet est un auteur français dont les premières nouvelles paraissent en magazine en 1998. Son premier roman,  Salone (Vents d’ailleurs 2012),  est  un roman choral qui raconte le destin d'une  gazette, l'African Sentinel, croisé avec ceux de femmes et d’hommes de Sierra Leone, entre 1827 et 2009. Salué  par la critique, il obtient le  Grand prix du salon du livre de La Rochelle puis le prix international Léopold Sedar  Senghor remis à un premier roman francophone. Son deuxième roman, Dix secondes (Vents d’ailleurs 2015), aborde le thème de la rencontre amoureuse, avec un clin d’œil décalé au poème de Baudelaire, "À une passante". Laurent Bonnet partage son temps entre voyages à bord de son voilier, et temps d’écriture dans sa résidence limousine.

Lien : www.laurentbonnet.eu