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Voyager dans Gary (1) - Les Cerfs-volants, Romain Gary (par Laurent Bonnet)

Ecrit par Laurent Bonnet 23.10.18 dans En Vitrine, La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard)

Les Cerfs-volants, Folio, 1980, 384 pages, 8,90 €

Ecrivain(s): Romain Gary Edition: Folio (Gallimard)

Voyager dans Gary (1) - Les Cerfs-volants, Romain Gary (par Laurent Bonnet)

 

Les Cerfs-volants, testament de Romain Gary

Que celles et ceux qui n’ont jamais lu Romain Gary (né Roman Kacew) s’emparent sans tarder de ce roman. Découvrir un auteur par sa dernière œuvre peut s’avérer risqué – savoir sortir de scène au sommet de son art n’est pas donné à tout le monde. Dans ce cas on parlera d’une aubaine, un couronnement.

On aura tout dit de Romain Gary. Et à peu près rien, si l’on n’a pas pris connaissance de ce court passage du roman : « J’étais certain que Tad se trompait et je le plaignais un peu. Il aimait passionnément l’humanité entière, mais au fond, il n’avait personne. Il croyait au malheur parce qu’il était seul. L’espoir a besoin d’être deux. Toutes les lois des grands nombres commencent dans cette certitude ».

Ludo parle ainsi de Tad, frère de Lila et Bruno. Ils ont dix, onze, douze ans… Ludo et Lila se sont aimés dès leur première rencontre en forêt. Lila et ses frères sont les enfants d’un couple d’aristocrates polonais, les Bronicki – Elle comédienne déchue, Lui spéculateur désargenté. Ils séjournent chaque été dans leur propriété normande qui jouxte les terres du Clos Fleuri où habite Ambroise Fleury, tuteur et oncle de Ludo, retraité des PTT, homme qu’on dit un peu fou, surnommé le « facteur timbré ». Il s’adonne à la seule confection de cerfs-volants, les affuble de noms tels que Croquemuche, Batifol, Clopin-clopant, Patapouf, Zigomar, pour les expédier dans le monde entier.

Quatre adolescents en quête de sens, des adultes qui s’évadent dans le ciel, d’autres qui combattent par les armes, mais la plupart soumis, ou faisant semblant de l’être pour, disent-ils, mieux résister… Autour de Ludo et Lila, à l’exception peut-être d’Ambroise Fleury et ses cerfs-volants, rien n’est exemple, tout n’est que compromis. Aussi vont-ils conquérir leur jeunesse en lui cherchant une chance de s’extraire du bourbier des années de guerre ; Ludo armé de sa seule candeur et d’un don exceptionnel, sa mémoire des chiffres ; Lila portée par la seule idée de « devenir quelqu’un ». De son côté, Tad usera d’ironie mordante et d’extrême clairvoyance, pendant que Bruno, talentueux pianiste, mobilisera des ressources éthiques qu’on ne lui soupçonnait pas. On les aime, ces quatre-là, on s’attache, car chacun d’eux symbolise la part indicible d’un : « nous-même qu’aurions-nous fait ? ». Et, sauf à être lectrice ou lecteur las du sujet « époque de la guerre », on ne peut qu’embarquer à leurs côtés. En riant des démêlés du restaurateur Duprat avec la Résistance : sa table réputée a accueilli la Gestapo. En s’attendrissant du savoir-survivre dont fait preuve Mme Julie la maquerelle : elle a sauvé de la déportation vingt pensionnaires juives. En étant troublé – parce qu’il fait écho à l’ambiguïté de l’officier allemand du Silence de la mer (Vercors) – par Hans, amoureux inconditionnel de Lila. D’autres complètent le tableau d’une province française qui s’en sort comme elle peut. La lâcheté règne. Le courage survit. Nous les regardons droit dans les yeux grâce à l’art consommé de la dérision que pratique l’auteur. À l’évidence, Gary sait de quoi il parle. Ce n’est pas un hasard si Pierre Bayard, dans son remarquable essai, Aurais-je été résistant ou bourreau ? (Minuit), prend le jeune Kacew en 1940, comme exemple de confrontation à un conflit éthique. La maîtrise des caractères de chaque personnage est donc totale ; au service de ce que l’auteur a toujours recherché : offrir ses valeurs à la fiction. Ce n’est bien sûr pas un hasard si l’époque de la guerre et la noblesse slave servent encore de support au Dire de Romain Gary. Mais le « JE » narratif qu’investit ici l’auteur n’a strictement rien d’autobiographique. Seules les valeurs induites le sont. C’est aussi ce qu’on attend d’un romancier. La métaphore des cerfs-volants nous suit, nous interroge jusqu’aux dernières pages. On achève ce roman en tournant un œil inquiet vers le ciel politique contemporain, on y cherche les espoirs envolés, et peut-être la trace d’un long fil qui pourrait nous ramener, ici sur terre, à reconnaître des Ambroise Fleury.

Le romanLes Cerfs-volants conclut l’existence littéraire de Romain Gary. Il le fait de fort belle manière, en délaissant, et c’est heureux, l’hétéronyme Émile Ajar. Même si, autre plume et autre sens démontrent le génie de l’écrivain.

Gary décide donc – c’est l’affirmation d’un extrême attachement à la notion de libre arbitre – de nous abandonner six mois avant sa disparition, avec les cinq derniers mots du roman qui annoncent précisément ceux de sa lettre laissée post-mortem.

Nous restons en compagnie de Ludo, Lila, leur amour… Tous trois survivront aux affres de la Libération plus qu’à celles de la guerre. En signant le vrai testament de Gary par cette pensée de Ludo : l’espoir a besoin d’être deux.

 

Laurent LD Bonnet

 


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A propos de l'écrivain

Romain Gary

 

Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, est un romancier français originaire de Pologne septentrionale, unique double lauréat du Prix Goncourt.

Il est le fils de Arieh Leib Kacew et de Mina Owczynska. Kacew est le deuxième époux de la mère de Gary. Gary est élevé par sa mère après le départ de son père du foyer conjugal lorsqu'il était enfant. Gary était juif par ses deux parents.

Après la séparation des parents, Gary arrive avec sa mère en France, à Nice, à l'âge de 14 ans. Il étudie le droit à Paris. Naturalisé français en 1935, il est appelé au service militaire pour servir dans l'aviation où il est incorporé en 1938. 

Engagé dans les Forces Aériennes Françaises Libres, durant la Seconde Guerre mondiale, Roman prend le pseudonyme de Gary comme nom de résistant. Décoré commandeur de la Légion d'honneur à la fin de la guerre, il embrasse la carrière diplomatique en 1945. Cette même année, paraît son premier roman "L'Education européenne". Pendant sa carrière diplomatique, il écrit de nombreuses œuvres, dont le roman "Les racines du ciel", pour lequel il reçoit le Prix Goncourt en 1956. Il quitte le Quai d'Orsay en 1961, après avoir représenté la France en Bulgarie, en Suisse, en Bolivie et aux Etats-Unis.

Désireux de surprendre et se renouveler, Romain Gary utilise, tôt dans sa carrière littéraire, des pseudonymes. Ainsi, publie-t-il "L'Homme à la colombe", sous le nom de Fosco Sinibaldi, en 1958. Dans les années 1970, il utilise à la fois les noms de Romain Gary, de Shatan Bogat et d'Emile Ajar. 

Las d'être la cible de critiques le considérant réactionnaire, du fait de son passé de diplomate gaulliste, il invente une écriture vive et drôle, à rattacher au courant post-moderniste, sous le nom de plume d'Emile Ajar. Son cousin Paul Pawlovic prête corps à cette allégorie et, en 1975, reçoit le Prix Goncourt pour "La Vie devant soi". La supercherie est révélée par Romain Gary dans son œuvre posthume "Vie et mort d'Emile Ajar".

Époux de l'actrice Jean Seberg de 1963 à 1970, Romain Gary est aussi lié au cinéma pour la réalisation de deux films "Les Oiseaux vont mourir au Pérou" (1968) et "Kill" (1971) ainsi que par des adaptations de ses œuvres, telles que "Clair de femme" (Costa-Gavras) ou "La Vie devant soi" (Moshé Mizrahi).

Un peu plus d'un an après le suicide de Jean Seberg (30/08/1979), il se donne la mort 108 rue du Bac.

 

A propos du rédacteur

Laurent Bonnet

 

Laurent LD Bonnet est un romancier français né à Limoges en 1957. Après un bac littéraire, Laurent Bonnet interrompt ses premières études universitaires pour traverser l’Atlantique en voilier. Après une expédition de 6 mois le long des côtes africaines il crée Sail Explorer en 1986, et voyage pour son travail. Diplômé de gestion de l’IAE Poitiers en 1993, il part en Polynésie, exerce comme consultant auprès de Nouvelles Frontières. Ses premières nouvelles paraissent dans la revue Tahiti Pacifique en 1998. Il partage aujourd’hui son temps entre son voilier Keïla basé dans les Caraïbes à Deshaies, d’autres voyages, et sa résidence d’écriture en Limousin.

Lien : www.laurentbonnet.eu