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La vie privée, Olivier Steiner

Ecrit par Arnaud Genon 08.04.14 dans La Une Livres, L'Arpenteur (Gallimard), Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

La vie privée, mars 2014, 160 pages, 13,90 €

Ecrivain(s): Olivier Steiner Edition: L'Arpenteur (Gallimard)

La vie privée, Olivier Steiner

 

Le corps et l’esprit


Au début, il y a la mort, il y a un mort. Au premier étage d’une maison de bord de mer, gît Emile. Un vieil homme duquel le narrateur, Olivier, s’est occupé pendant 3 ou 4 ans. Il avait besoin d’un toit. Emile était malade, âgé, il tombait, il avait besoin qu’on le relève… L’un a sauvé l’autre qui n’est pas celui qu’on croit : « Le prodige est qu’en le relevant je me redressais », note le narrateur. Il y a donc un corps, ce corps sur lequel la mort opère son travail : il se refroidit, se raidit, au son d’une sonate de Schubert. Il n’y a que ce corps car Emile, la veille déjà, s’en était détaché : il « regardait le plafond, comme si tout ce qui avait un rapport avec son corps ne l’intéressait plus, ne le concernait plus ». Mais Olivier n’avertit personne. Il attend, au rez-de-chaussée. Un homme. Un autre.

L’autre, c’est celui avec qui il va entamer une relation sexuelle, un « plan cul » organisé depuis un site spécialisé. L’homme, qui n’a pas de nom, dominera, le narrateur se soumettra à lui avec pour seul but de le mener à la jouissance. De cette relation, tout est dit, du léchage de chaussures à celui du sexe et de toutes les autres parties du corps. Des gifles reçues, de la cravate nouée autour du cou du narrateur, des insultes, de son corps qui se cambre, qui s’ouvre, qui souffre et s’éprouve dans la douleur. Il faut mener le corps jusqu’à son exultation et tous les moyens seront bons.

Ces deux histoires – celle d’Emile et de l’homme – viennent à n’en faire plus qu’une, à se superposer. Et c’est là tout l’art du narrateur : celui du glissement. Qui mène d’une scène de sexe à la vie du narrateur avec Emile, qui crée des correspondances entre le corps mort du vieillard et celui bouillonnant du dominant, entre « l’impureté » d’Olivier et le caractère sacré de la dépouille gisant au premier étage, entre l’abandon du corps jouissant et le corps mourant qui nous abandonne…

« Rien de ce qui va se passer n’est fait pour les yeux vulgaires. Ici, les yeux vulgaires ne verront qu’obscurité, pathologie et provocation inutile » avertissait le narrateur dès les premières pages. La provocation n’est pas toujours là où l’on croit. En tout cas, elle n’est pas dans La vie privée où la jouissance sexuelle n’est souvent que l’instrument d’une jouissance textuelle, d’une langue que l’on sent travaillée, ciselée, maîtrisée. Dans laquelle le dire sublime le dit.

A la lecture de cette Vie privée, on pensera à Hervé Guibert qui, il y a plus de 30 ans, avait, dans La Mort propagande (1977), un texte plus violent encore que celui d’Olivier Steiner, réuni Eros et Thanatos – dans la lignée du magnifique Nécrophile (1972) de Gabrielle Wittkop – et programmé toute son œuvre à venir. On pensera aussi, surtout, aux Chiens, petite « plaquette pornographique » sadomasochiste publiée en 1982, aux Editions de Minuit, que Guibert avait écrite en pensant à Michel Foucault et à Francis Bacon. L’auteur, ici, est digne de ces références.

Certains avaient reproché au premier roman d’Olivier Steiner, Bohème (Gallimard, 2012), son « romantisme ». Ils n’en trouveront plus ici, ou bien il s’agit d’un romantisme noir. La vie privée est un texte cru, maintenant que l’homme lui a fait « bouffer [s]on lyrisme, [s]es métaphores, [s]es élucubrations, [s]es formules et [s]es exagérations ». Il explore, dans sa « pornotopie », les limites du corps, de la sexualité, de ses excès et de ce que les mots peuvent en dire. Quelle est cette vie privée alors ? Ne nous y trompons pas, ce n’est pas celle se dévoilant dans les scènes de sexe qui, outrancières, en viennent à déréaliser, à dématérialiser – en dépit de l’omniprésence du corps – les personnages qui s’y adonnent. La vie privée, ce n’est pas l’intime, mais c’est la vie privée d’elle-même, empêchée par le corps lui-même. C’est une vie privée de quelque chose, ce quelque chose qui nous relie au monde et nous fait être au monde. Et le narrateur semble finalement s’être libéré – par l’écriture de ce texte – de ce qui, peut-être, privait sa propre vie de son désir d’être : « Me voilà rendu à ma liberté. […] La lumière de la lune est forte, on y voit comme en plein jour, elle fait briller et scintiller la mer. Je regarde. Je regarde toute la nuit, je pense ». Le corps devenu esprit.

 

Arnaud Genon


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A propos de l'écrivain

Olivier Steiner

 

Après avoir suivi des études d’art dramatique au Cours Florent, Olivier Steiner a travaillé pour France Culture, documentaires et fictions. En mars 2012 il publie Bohème, son premier roman chez Gallimard. Il publie régulièrement des chroniques pour le Huffington Post français et tient un blog, www.oliviersteiner.fr. Il obtient pour Bohème Le Prix Rive Gauche à Paris.

A propos du rédacteur

Arnaud Genon

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Rédacteur

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d´édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Arnaud Genon est docteur en littérature française, professeur certifié en Lettres Modernes. Il enseigne actuellement les lettres et la philosophie en Allemagne, à l’Ecole Européenne de Karlsruhe. Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University), il est l´auteur de Hervé Guibert, vers une esthétique postmoderne (L’Harmattan, 2007), de L’Aventure singulière d’Hervé Guibert (Mon petit éditeur, 2012), Autofiction : pratiques et théories (Mon petit éditeur, 2013), Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres (Mon petit éditeur, 2013). Il vient de publier avec Jean-Pierre Boulé,  Hervé Guibert : L'écriture photographique ou le miroir de soi (Presses universitaires de Lyon, coll. Autofictions etc, 2015). Ses travaux portent sur l’écriture de soi dans la littérature contemporaine.

Il a cofondé les sites herveguibert.net et autofiction.org