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Trois saisons à Venise, Matthias Zschokke

Ecrit par Michel Host 02.05.17 dans La Une Livres, Les Livres, Voyages, Critiques, Livres décortiqués, Récits, Langue allemande, Editions Zoe

Trois saisons à Venise, novembre 2016, trad. allemand Isabelle Rüf, 380 p. 22,50 €

Ecrivain(s): Matthias Zschokke Edition: Editions Zoe

Trois saisons à Venise, Matthias Zschokke

« Je veux devenir comme ça : m’opposer au monde jusqu’à ce qu’il m’ait complètement laminé », Matthias Zchokke

 

L’escale de l’écrivain

Un exemple de l’impossibilité d’aller contre envieux et jaloux nous est apporté par l’écrivain suisse allemand, Matthias Zschokke. Dès l’ouverture de son dernier livre, Trois saisons à Venise, ceci : « Il n’avait pas de famille. Des amis, il ne lui en restait pas beaucoup non plus depuis que le bruit s’était répandu que la chance le favorisait d’une manière inquiétante. Il craignait que cette invitation à Venise soit considérée comme une preuve supplémentaire de cette chance supposée, ce qui inciterait ses dernières connaissances à rompre tout contact avec lui – “à se détourner de lui avec horreur” ». On reconnaît, dans cette « chance supposée », l’impossibilité d’admettre qu’il y eût à son origine quelques efforts, un peu de travail, voire un soupçon de talent. Bien des écrivains jamais invités à Venise se verront quelques points de ressemblance avec l’auteur de l’exceptionnel roman Max (voir ci-après), et le propos doit être brièvement développé.

Comme on ramène tout à soi, mouvement naturel, pour ces écrivains comme pour ce que craint Matthias Zschokke, leurs amis se seront estompés, mis en retrait. Ce sont des « ex ». Ils vous soupçonneront de posséder un talent très singulier, celui de détecter les veines aurifères les plus enrichissantes, les mécènes les mieux disposés à votre égard, la moindre source de bénéfices pour le moindre de vos paragraphes. N’obtenez aucun prix littéraire, cela engendre aussi de la haine. Quand vous vous en irez, vous ne saurez si vous avez encore un seul ami. Cela ne doit vous chagriner qu’à demi, car il n’a que rarement été donné à quiconque de trouver l’homme mieux que décevant et mesquin.

Max, oui, premier roman (ou autoportrait ?) de Matthias Zschokke, paru chez List Verlag en 1982, republié chez Zoe en 1988, puis traduit en français. Un livre étonnant, un personnage qui ne l’est pas moins, parlant de lui-même à la troisième personne, se présentant ainsi : « Chacun compose son visage, les visages ne sont pas tout faits. Il s’applique à représenter une tête tragique, le penseur souffrant par exemple, pour ne pas décevoir les observateurs supposés, car la pensée souffrante est à la mode ». Il se voit surnageant en société : « Max peut faire tout ce qu’il veut, il a toujours l’effet de l’huile sur l’eau. Il dégage autour de lui une atmosphère ordonnée, contrôlable. / quand il entre dans le bar, les Rockers sont déjà partis / quand il va chez une pute, elle n’a pas la syphilis / quand il mange chez le Grec, la viande est fraîche / quand il est violé, le violeur est aimable ». La lecture préalable de Max est vivement recommandée. Celle de Trois saisons à Venise y trouvera de lointains échos.

L’invitation dans la ville des doges s’étend de juin 2012 à janvier 2013. Au fil de ses courriels (façon d’écrire comme une autre, sans doute plus légère) M.Z., logé sur une piazzetta, relate par le menu son existence quotidienne à la confluence de trois canaux. Une existence volontairement petite bourgeoise, sans éclats particuliers, menée avec sa compagne prénommée « I ». Ses correspondants : un ami de Cologne, son éditeur, un ami de Berlin, une chanteuse d’opéra, des membres de sa famille… Il les tient informés des surprises agréables ou désagréables de la vie à Venise (des hautes et basses eaux, des odeurs envahissantes, des moustiques sans égards pour les peaux fragiles…), de chacune de ses baignades sur la plage du Lido, lieu hautement changeant et couru. Il n’accable pas les touristes envahissants, tout au contraire les parfums des jeunes filles japonaises l’enchantent dès qu’il les rencontre. Le spectacle des canaux mobilise son esprit : d’abord, le jeune goéland Jerom, qui vit sur un trottoir, dans les encoignures des portes en attendant d’avoir la force ou l’audace de prendre son premier envol, est un sujet d’amusement permanent ; en revanche, bizarrement, M.Z. ne mentionne pas les chats vénitiens… Il lui faut courir de trattoria en trattoria, de pâtisserie en pâtisserie pour choisir les lieux les meilleurs, y découvrir des trésors gustatifs. Tout écrivain est gourmand, n’est-ce pas ? Surtout lorsqu’il n’a pas le temps d’écrire vraiment : « Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas réussi à écrire » (le 21 novembre), avoue-t-il. C’est dire si Venise est envahissante au même titre que ses visiteurs l’envahissent. M.Z. le reconnaît : « Habiter Venise est un dur travail que j’exécute depuis plus de huit semaines sans un jour de trêve ». La préparation d’un dîner pour ses familiers et amis leur procure un tracas infini, à « I » et à lui : il est vrai que recevoir est un plaisir qui se paie de cent préoccupations non essentielles. Il revient à la littérature, par intervalles : en attendant ce que les critiques écriront sur son dernier livre, en soulignant leur inutilité : « …il y a même toujours des critiques dans les journaux, comme s’il existait encore une vie littéraire chez nous »… De ses collègues écrivains, si l’on excepte un vrai respect de Peter Handke, il ne pense guère de bien, et les voit même en marionnettes pathétiques lorsqu’ils se trouvent rassemblés à l’occasion de quelque pantalonnade littéraire, notamment de celles où sont distribuées prix de consolation et récompenses illusoires. Venise contrebalance ces pensées grises, et aussi un humour plutôt allègre et distancié, comme c’est sa fonction même : « Hier soir, sur Arte, une émission d’une heure sur la fabrication des best-sellers […] L’émission aurait tout aussi bien pu s’intituler comment cuire les spaghettis ou comment enterrer son canari ». Humour d’une idée spontanée : « …comme voleur de banque, se présenter complètement à poil. C’est comme ça qu’on dissimule le plus sûrement son visage ». Humour dans une impression musicale, assez partagée semble-t-il : « Connais-tu un seul passage de Wagner que tu aimerais écouter deux fois de suite de ton plein gré ? » À un ami compositeur : « …ton curriculum est d’une brièveté exagérée […] Du haïku de haut niveau, le dernier degré avant le hara-kiri ».

Quel est le plaisir d’un tel récit ? Outre celui de la claire et légère traduction d’Isabelle Rüf, celui encore d’un écrivain qui, sous couvert d’un mécénat littéraire d’apparence innocente, le plonge, lui, cet être bizarre, souvent en retrait parce que tourmenté, incertain de chacun de ses mots, dans un réel faussement réel : le réel de la Venise quotidienne, avec ses marchés aux légumes et aux poissons, ses marchandises arrivant par canaux, sa vie secrète et parfois visible dans d’étranges cérémonies religieuses où règne la saveur de la mort en des églises retirées, sa cuisine singulière et toujours à découvrir, ses petits bars discrets où l’on peut aller au-delà de la grappa en guise d’alcools… Et dans un autre réel, qui paraît artificiel, voire irréel, celui de la Venise touristique, avec ses rues envahies, ses canaux encombrés, jusque par d’immenses paquebots accélérateurs de la destruction des soubassements de ses immeubles. Jeté dans ce maelstrom des merveilles, il arrive à M.Z. de se réfugier devant son écran de télévision pour regarder un match de football et de s’y chagriner un instant de la défaite d’une équipe allemande. Cela peut étonner, mais c’est ainsi. Le Lido, les îles vénitiennes, la découverte d’églises, de chapelles, de palais inouïs, cela comble le temps, occupation qu’on imaginerait de peu d’intérêt si l’on ne savait qu’elle suffit à nourrir en premier lieu ce récit de voyage à l’ancienne, un brin XIXe siècle, et probablement d’autres livres à venir, dont peut-être M.Z. n’a encore rien imaginé. C’est ainsi que fonctionne la littérature lorsqu’elle n’est pas entièrement dictée par une programmation des profits ou un plan de carrière établi. Car c’est ainsi, qu’en dépit d’apparences trompeuses, travaillent les authentiques écrivains lorsqu’ils font escale à Venise ou ailleurs.

 

Michel Host

 


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A propos de l'écrivain

Matthias Zschokke

 

Écrivain, dramaturge et cinéaste né à Berne, Matthias Zschokke vit à Berlin. Son œuvre a été distinguée par plusieurs prix prestigieux dont le Femina étranger pour Maurice à la poule, et le prix Robert Walser, pour son premier roman Max. Il a écrit : Max (roman, trad. Gilbert Musy, éd. Jacqueline Chambon et Zoé, 1988) ; L’Heure bleue ou la Nuit des pirates (théâtre, trad. Gilbert Musy, 1993) ; Bonheur flottant (roman, trad. Patricia Zurcher, 2002) ; Berlin, l’éternel faubourg (récits, trad. et postface Patricia Zurcher, 2003) ; La Commissaire chantante, L’Ami riche, L’Invitation (théâtre, trad. P. Zurcher, G. Musy, 2009) ; Maurice à la poule (roman, trad. P. Zurcher, Pris Femina étranger) ; Circulations (roman, trad. P. Zurcher, 2011) ; Courriers de Berlin (trad. Isabelle Rüf, 2014) ; L’Homme qui avait deux yeux (trad. P. Zurcher, 2015).

 

A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance