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Tout contre Sainte-Beuve, Donatien Grau

Ecrit par Arnaud Genon 15.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Grasset

Tout contre Sainte-Beuve. L’Inspiration retrouvée, coll. Figures, janvier 2013, 408 pages, 24 €

Ecrivain(s): Donatien Grau Edition: Grasset

Tout contre Sainte-Beuve, Donatien Grau

 

Du côté de chez « Moi »

 

Le « moi », quels que soient les détours qu’il emprunte, a envahi la littérature française contemporaine, nous dit Donatien Grau. Certes, indéniablement, il est omniprésent. C’est désormais convenu. On s’accorde de même avec lui pour dire que dans cette ego-littérature, on trouve le meilleur et le pire… Mais là n’est pas la question.

Dans son introduction au présent essai, l’auteur s’intéresse à la raison de cette effervescence actuelle : à l’heure de la mondialisation où l’individu se noie dans la masse, « le combat, ou l’un des combats proprement politiques de la littérature contemporaine consiste à préserver au Moi le droit et la capacité à exister ». Cependant, paradoxalement, le « moi » n’est pas pensé aujourd’hui. C’est donc en soumettant à l’examen celui que Donatien Grau considère comme le modèle de cette écriture de soi autofictionnelle, Marcel Proust, plus précisément dans sa relation et son inimitié apparente avec Sainte-Beuve, que cette réflexion est possible.

Car il y a un paradoxe autour de l’auteur de la Recherche : il initie une littérature où écritures de soi et romanesque s’élaborent de concert alors même que dans leContre Sainte-Beuve il distingue le moi social et le moi créateur en s’insurgeant contre la « méthode » du critique du 19è siècle… Paradoxe qui infléchit d’ailleurs la réception critique. Nous connaissons cette dualité des « moi » mais nous n’y adhérons pas : « nous faisons comme s’il n’en était rien ». Il y a donc là un problème à dénouer qui débute avec le travail proustien : « une véritable investigation de la place du Moi dans la création contemporaine est susceptible de commencer avec ce point en apparence très local : parce qu’il s’agit d’un des fondements d’une construction qui ne tient guère, et que c’est par les fondations qu’il faut commencer à bâtir ».

Proust, Sainte-Beuve. L’image d’Epinal veut que le premier s’opposa farouchement au second. Or, ce que met à jour Grau, c’est que la chose est beaucoup plus complexe. Si Proust avait rédigé une série d’articles – non publiés de son vivant, le Contre Sainte-Beuve – dans lesquels il remettait en question la critique beuvienne, c’était pour se prémunir d’une lecture biographique de son grand œuvre. Car Proust, avant d’être celui qui incarnerait le premier de ses détracteurs – qu’il ne fut pas d’ailleurs – compta parmi ses admirateurs et alla jusqu’à se mettre en scène en Sainte-Beuve…

De plus, la conception proustienne de la littérature se situe dans la lignée assez méconnue de celle du critique : « une extrême ouverture du champ de l’œuvre littéraire, que nous avons abandonnée aujourd’hui » et qui ne distingue pas un grand ouvrage de critique, d’histoire ou un grand roman. C’est la raison pour laquelle la Recherche pose de manière si aiguë « la question de l’art et de la mission du roman ». Cependant Proust cherche à dépasser son modèle. Les différents genres littéraires dans lesquels s’était illustré Sainte-Beuve, il va vouloir les fondre dans un roman total post-wagnérien qui sera aussi poésie, essai, autoportrait et Mémoires. Une nouvelle esthétique générique se dessine alors avec la Recherche qui influencera sans conteste les formes futures et notamment celle de l’autofiction.

La question de l’auteur et du biographique est le pivot autour duquel s’articule la soi-disant querelle prousto-beuvienne. Or Donatien Grau avance à juste titre que cette considération est erronée, que laRecherche n’est en aucun cas « un roman de la mort de l’auteur et bien au contraire, il en consacre le triomphe absolu. Par le biais du deuxième Moi, du Moi créateur et poète, c’est à une revalorisation post-romantique et post-symboliste de la figure du demiurge que se livre l’ancien élégant ». Il y a une tension dans l’œuvre proustienne entre d’une part son inscription dans la lignée de Sainte-Beuve de qui il est très proche et d’autre part son refus d’accepter cette généalogie qui dénaturerait la visée de son œuvre. Dès lors, Proust a envisagé une esthétique qui « ferait de son auteur un être magique, un homme sans biographie, un démiurge […] alors même qu’il retourne sans cesse à la réalité ».

Mais Proust se rapproche aussi de son « meilleur ennemi » par sa poétique romanesque, dans la manière dont il a investi le modèle du roman de formation que Sainte-Beuve illustre dans Volupté. Cependant, cet aspect-là de la Recherche est peut-être ce que de son œuvre « Proust a le moins voulu mettre en avant » dans la mesure où avec cet aspect il prenait le risque d’inciter son lecteur à une approche biographique. Autre contradiction mise à jour chez Proust, c’est ce goût immodéré pour la mondanité qu’il reproche justement à Sainte-Beuve. Mais Proust quittera progressivement cet univers au fur et à mesure qu’il deviendra un véritable écrivain. « Ce faisant, il dépasse, en même temps que ce Moi qui l’a habité, un certain modèle d’écriture, qui était celui de Sainte-Beuve ».

Le pari de Donatien Grau est gagné, lui qui souhaitait mettre en lumière l’apport de Sainte-Beuve – parmi toutes les autres sources d’inspiration proustiennes – dans l’écriture de la Recherche, œuvre supposée anti-beuvienne. Si Proust refusa « le recours à l’utilisation de la vie dans la compréhension de l’art » c’est qu’il avait compris que l’art n’avait pas pour fin la vie. Après Sainte-Beuve, Proust ouvrit la voie à une « forme de connaissance qui dépasserait les faits, les tristes faits, offrirait à l’homme qu’il était, et que serait son lecteur, la possibilité de se dépasser ». Et Donatien Grau de conclure qu’il conviendrait « désormais d’en tirer les leçons ». Reproche ou conseil, on le devine, adressé à la littérature contemporaine du moi, qui, parce que trop général, nous laisse toutefois légèrement sur notre faim…

 

Arnaud Genon


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A propos de l'écrivain

Donatien Grau

 

Donatien Grau : Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, agrégé des Lettres, Donatien Grau enseigne la littérature française et comparée à l’Université Paris-Sorbonne.

 

A propos du rédacteur

Arnaud Genon

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Rédacteur

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d´édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Arnaud Genon est docteur en littérature française, professeur certifié en Lettres Modernes. Il enseigne actuellement les lettres et la philosophie en Allemagne, à l’Ecole Européenne de Karlsruhe. Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University), il est l´auteur de Hervé Guibert, vers une esthétique postmoderne (L’Harmattan, 2007), de L’Aventure singulière d’Hervé Guibert (Mon petit éditeur, 2012), Autofiction : pratiques et théories (Mon petit éditeur, 2013), Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres (Mon petit éditeur, 2013). Il vient de publier avec Jean-Pierre Boulé,  Hervé Guibert : L'écriture photographique ou le miroir de soi (Presses universitaires de Lyon, coll. Autofictions etc, 2015). Ses travaux portent sur l’écriture de soi dans la littérature contemporaine.

Il a cofondé les sites herveguibert.net et autofiction.org