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Scènes de vie villageoise, Amos Oz

Ecrit par Anne Morin 17.11.11 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Israël, Nouvelles, Récits

Scènes de vie villageoise, 6,20€.

Ecrivain(s): Amos Oz Edition: Folio (Gallimard)

Scènes de vie villageoise, Amos Oz

Pardon à ? - pour ? - ceux qui voient ces Scènes de vie villageoise comme une comédie humaine, au prétexte aussi que les personnages resurgissent d'une histoire à l'autre. Peut-être n'ont-ils pas effleuré le sommaire :


Les héritiers

Les proches

Creuser
Perdre
Attendre
Les étrangers

...Chanter
Ailleurs, dans un autre temps.

A y mieux regarder, le sommaire raconte toute une histoire : une perte, un deuil : les héritiers, les proches, la mise en terre (creuser), et puis l'attente… Qu'est-ce qu'attendre ? "prêter attention", à ceux qui viennent d'un ailleurs, au bout de l'attente, et le chant du renouveau.


Et voici les quatre temps d'Amos OZ :


- le temps biblique, par les références et allusions aux monts de Manassé, au Deutéronome, aux Psaumes…

- le temps de la création du village

- l'établissement des pionniers

- le temps des nouvelles que partagent les personnages. En toile de fond, des bruits d'exercices, d'entraînement, le passage d'avions, la présence du voisin palestinien symbolisé par Adel, l'étudiant arabe qui en échange de travaux est hébergé par la famille de l'ancien député Pessah et rédige un hypothétique livre sur le rapprochement entre un village arabe et un village juif.

Et, contenu dans ces temps qui courent et s'entrecroisent, l'espace, la nature, la montagne, l'atmosphère : brouillard opaque, chaleur presque tangible, fermes abandonnées, bâtiments et instruments agricoles sur lesquels la nature envahissante a repris ses droits, plus loin, la wadi sauvage et les chacals… Mais aussi les vergers et la vigne, les grenouilles et les criquets.

Equilibre précaire, surtout le soir, car si sept des huit nouvelles ne se terminent pas la nuit ou au crépuscule, du moins est-ce dans l'ombre, la pénombre.

 

D'une histoire l'autre, les personnages se retrouvent en pleine confusion : Yossi, l'agent immobilier agit en dépit du bon sens que lui dicte son esprit aux aguets, son corps va au-devant du "danger". Le maire, Beni Avni, un "homme de décision" est soudain "assailli de doutes, et n'a(vait) pas la moindre idée de ce qu'il est (était) censé faire", c'est un chien étranger au village qui le guide jusqu'au banc où sa femme n'est plus, où il doit maintenant l'attendre.

Déroutés, les personnages n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils doivent faire, ou tenter. De l'irrésolution naît l'urgence d'une issue : quelque chose ou quelqu'un (un chien, une randonneuse surgie de nulle part, un jeu de piste, un bruit de pioche, un grattement, la sensation d'avoir oublié un objet, un message laconique…) décide pour eux qui ne comprennent pas ce qu'ils voient ou entendent, ne sachant comment l'interpréter.

 

Des personnages interchangeables : ne serait-ce pas Yossi, l'agent immobilier, prisonnier de la cave de "la ruine" qui rêve son cauchemar et demande à sortir, en grattant sous la maison du député Pessah Kadem et de sa fille Rachel ?

Le soldat, neveu de Gili Steiner qui a peut-être disparu au fond du car, ne laissant qu'un manteau dont l'appartenance reste d'ailleurs hypothétique, ressemble trait pour trait à l'étudiant arabe logeant chez Rachel et son père.

 

Des personnages qui subissent une épreuve : un face-à-face avec rien, avec peut-être ce qu'on entend de l'intérieur, mais le saisissement demeure.

Amos OZ nous berce en nous contant, ses personnages font une sorte de chaîne, une échelle rêveuse, suivant un parcours initiatique. Amos OZ insiste sur tel détail particulier du personnage, sa voussure, son pas fendant l'air… pour qu'on ne le perde pas de vue jusqu'au basculement : ce qui était sibyllin, anodin devient énigmatique, relevant de la plus haute importance : Arieh se souvient du personnage qui lui rend visite -son double, l'ombre de lui-même, sa relance- "comme d'une autre vie". Et, de ce moment, commença pour X une autre vie…

Alors, les touristes envahissent le village témoin, le village fossile en nuées, se l'appropriant, retapant les maisons.

La septième nouvelle… le père s'appelle Abraham, le fils s'est donné la mort à seize ans, sans raison, sous le lit parental… Depuis, Abraham tourne en rond dans ses pensées et dans sa vie ; il se dit qu'il aurait dû être plus présent pour son fils, éviter le drame… Remords, désespoir…présence :"une créature somnolente", "une présence rampant dans les ténèbres opaques. D'où venait-elle ? Où se dirigeait-elle ? Mystère".

"Si ce n'est toi, alors qui ? Si ce n'est maintenant, alors quand ?", est-il dit dans le Talmud. "Ailleurs, dans un autre temps" -répons d'Amos OZ-, cela aurait pu être moi, ç'aurait pu…

A la huitième nouvelle, tout est pourri, dégénéré, lépreux, abject, là où règne le marais verdi, les insectes démesurés, l'inceste, l'infamie, la déshérence.

A l'est, entre le soleil et le marais, sur la colline, un homme beau et blanc "jusqu'aux os", un inconnu muet vient, par une sorte de danse, distraire ("séparer une partie d'un tout") les autochtones. Pendant le cours de cette danse silencieuse, les sons revivent, les bruits de la vie qui passe "les piaillements des oiseaux, des chiens, des paroles, des meuglements…". L'apparition s'éclipse, le mot de la fin revient au fossoyeur, sorte de chef de tribu : "c'est fini". L'âme retombe.

Arad, terre russophone en Israël. Le pompiste parle un anglais parfait, je lui demande s'il sait où habite Amos OZ. Soudain méfiant, il me demande ce que je lui veux. Je lui réponds qu'Amos OZ est très apprécié en France. Il s'étonne, dans un sourire revenu, de cette renommée… Il pensait que c'était un auteur régionaliste.

…La rue, bordée de petites villas mitoyennes, alignées, chacune un petit jardin de bougainvillées et de laurier…

A son extrémité, la rue s'ouvre sur le désert du Néguev, le bitume devient sable, à perte de vue.

Tout, ici est à

Apprendre
Gagner
Voir
Traduire
...Traverser.

Anne Morin


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A propos de l'écrivain

Amos Oz

Auteur d'une oeuvre considérableAmo Oz est unanimement considéré comme l'un des plus grands écrivains Israéliens. Diplômé de littérature et dephilosophie, il rejoint en 1957 le kibboutz Hulda. Après laguerre des Six Jours, il milite dans le mouvement anti-annexionniste et commence à publier. Quelques années plus tard, en 1978, Amos Oz co-fonde le mouvement La Paix maintenant en faveur de la fondation de deux états, palestinien et israélien. L'intellectuel signe également ungrand nombre d'articles dans la presse où il réaffirme son engagement politique à gauche. Une partie de son oeuvre littéraire aborde la question du conflit israélo-palestinien et son combat contre les extrémismes. Ainsi, l'écrivain se distingue avec des essais comme 'Comment guérir un fanatique' en 2006 ou 'Aidez-nous à divorcer !' en 2004 mais également avec des romans engagés et quasi documentaires tels que 'Les Voix d'Israël' paru en 1983 ou 'La Boite noire', publié en 1994. Pourtant, son importance sur la scène politique nationale et internationale ne doit pas occulter la dimension intime et poétique de la prose d'Amos Oz qui signe avec des titres comme 'Seule la mer' ou 'Ailleurs peut-être' de véritables hommages au quotidien, à la fraternité et à la vie. Maniant aussi bien lerécit épistolaire et intimiste avec 'Tu seras mon couteau' que l'épopée familiale avec 'Une histoire d'amour et de ténèbres', Amos Oz est incontestablement une grande figure de la littérature contemporaine.

Il nous a malheureusement quittés à la fin de 2018.

 



A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.