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Les Centuries, Thomas Traherne

Ecrit par Didier Ayres 21.11.11 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Essais, Arfuyen

Les Centuries, Editions Arfuyen, septembre 2011, trad. de l'anglais par Magali Julien. 17€

Ecrivain(s): Thomas Traherne Edition: Arfuyen

Les Centuries, Thomas Traherne

Peut-on attirer l'attention des lecteurs sur une oeuvre remarquable du répertoire anglo-saxon, et qui ne concerne pas, à notre sens, que les lecteurs de littérature mystique. Regardons si vous le voulez le livre que publie Arfuyen dans sa très belle collection Ombre. Il s'agit, en vérité, d'une prose rare et qui fut d'accès difficile longtemps, y compris dans sa langue maternelle (on reconnaît là le talent de Gérard Pfister, le fondateur des cahiers d'Arfuyen, qui scrute avec une lucidité sans pareille les textes de cette espèce). Ainsi le public francophone peut goûter à un texte très original de Thomas Traherne, mystique gallois du XVIIème siècle traduit ici par Magali Jullien et présenté par Jean Mambrino.

Les Centuries, livre extraordinaire des années seize cents au pays de Galles, passent notre nouveau siècle avec une vigueur incomparable, comme celle que provoquent parfois l'altitude, ou les grandes joies imaginées des jardins suspendus, des sommets. C'est donc avec ce programme que nous appellerons "holderlinien", que ce poème touche à l'excellence et au vital. On pourrait même aventurer l'idée hardie que ces strophes préfigurent, dans sa conception de la déité, le Grand Horloger des Lumières, tant tout y paraît brillant, organisé, presque rationnel.

Cependant, le texte est la relation d'une expérience qui dépasse la vision close d'un dieu enfermé dans une mécanique, pour aller vers la contemplation, le ravissement, celui qu'a dû connaître Traherne en son enfance, quand, plus tard, il choisit pour se rapprocher de la divinité, la pratique de l'expérience mystique. A l'égal de Maître Eckhart, ou pour le monde oriental, Lao-Tseu, le regard jeté sur la fusion et la magnificence, l'énergie haute des poèmes de Traherne vient nous heurter comme une énigme, par une prose à la fois très aérée et euphorique.


Mon Âme était simplement Prête et toute Disposée à de Grandes Choses.

Troisième centurie, 10.


Merveilleuse idée de ce porte-à-faux, sur le temps, sur le monde, sur la nature et sur l'Homme, qui confine en un certain sens à la Voie du Milieu - chère au taoïsme -, sans abandonner le libre arbitre, le tout mélangé dans les étoiles d'une couronne mystique. Oui, une poésie en surplomb, au-dessus, animée par un grand nombre de majuscules qui confèrent, en un sens, de la majesté au texte.


L'Infinité de Dieu est ce qui nous Ravit, parce que c'est la Région et l'Etendue de son Règne. Du seul fait qu'elle comprend l'Espace infini, elle est infiniment Délectable, parce qu'elle est la Chambre et l'Endroit où sont nos Trésors, le Reposoir de nos Joies et la Demeure, oui, la Mer et le Trône et le Royaume de nos Âmes.

Cinquième centurie, 2.


Cette perfection évidemment dépasse le simple champ religieux ou encore littéraire, pour atteindre à une zone complexe de notre condition d'Homme, faite du besoin d'échapper, de s'esquiver par le haut, de goûter et puis de fuir vers l'altitude. Tout s'éprend alors d'un feu vif, d'une combustion. A un Dieu-feu dévorant comme celui de Paul dans sa lettre aux Hébreux.

On voit ainsi alors, les forces majeures bien identifiées par Bachelard, celles du feu et de l'air, par exemple, qui sont toutes deux des combustions volatiles, deux liquidités brûlantes et vives. Oui, nous sommes devenus un peu meilleurs en lisant ce livre, renouvelés par cette divinité qui envahit l'espace intérieur dans une forme de sauvagerie qui permet la confusion de l'âme avec son essence supérieure. Et puisque nous en sommes aux hardiesses ne pourrait-on pas dire de ce livre qu'il est un manuel d'aimer ? C'est-à-dire une possibilité de faire acte de foi, en l'Homme et la nature, la vie intérieure et la vie domestique, l'angoisse et son exercice. Juste parce que cette façon d'aimer est une position morale et spirituelle qui pousse au ravissement excessif et haut.

Et là, l'importance de l'écriture limpide et visionnaire de Traherne, aussi claire que profonde, pour cerner cette grande lumière, délicat travail de l'âme - qui se dilate comme chez Eckhart- pour vivre dans son objet. Il faut un agrandissement pour l'accueil, et ce livre nous y conduit, grâce à une mystique anglicane énigmatique, qui heurte notre monde contemporain dans l'acclamation intérieure d'un grand livre, à la plasticité étonnante et au goût suave, fait d'une alacrité et d'une sorte de suspension poétique très singulière.


Didier Ayres


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A propos de l'écrivain

Thomas Traherne

Thomas Traherne est né en 1637 d’une famille très modeste de l’ouest de l’Angleterre. Son père, cordonnier, meurt bientôt et ses deux fils Thomas et Philipp sont élevés par leur oncle, aubergiste et notable de la ville d’Hereford dont il fut deux fois maire.

 

L’époque est troublée. Depuis 1640, le conflit entre le Parlement et Charles Ier a dégénéré en guerre civile.  Cromwell proclame la République en 1649. En 1652, Traherne entre au Brasenose College, à Oxford.


Ordonné prêtre en 1660, il est nommé à Credenhill,  paroisse peu peuplée proche de sa ville natale. Il y devient directeur spirituel de Susanna Hopton, pour qui seront écrites les Centuries :  « C’était un homme d’un tempérament agréable et enjoué, écrit-elle, dépourvu de ces formes d’aigreur ou de raideur par lesquelles certains hommes prétendument pieux discréditent et dénaturent la vraie Religion davantage qu’ils ne la rendent recommandable, toujours prêt à rendre les meilleurs services à ses amis et charitable envers les pauvres presque au delà de  ses possibilités.  » 
En 1669, Traherne quitte Credenhill pour devenir chapelain du Lord Garde des Sceaux. Il vit à Londres et à Teddington, dans le Middlesex. La contemplation occupe une grande part de son temps :  «  Quand, arrivé à la Campagne, assis parmi les Arbres silencieux, je Disposais de tout mon Temps, je résolus de le passer tout entier, quoi qu’il m’en coûte à la Recherche du Bonheur et de rassasier cette Soif brûlante que la Nature avait Allumée en moi depuis ma prime jeunesse.  »


En 1673 paraît le seul livre publié de son vivant, Roman Forgeries.Traherne meurt l’année suivante, en 1674, âgé de 37 ans. L’année suivante paraissent les Christian Ethicks. En 1699 seront publiées par les soins de Susanna Hopton les Mercies of God.
L’œuvre de Traherne a connu un destin très singulier. Un seul de ses ouvrages a donc paru de son vivant, suivi de deux autres après sa mort. Tous ses autres textes ont été laissés à son frère sous forme manuscrite et non signée, pour passer ensuite en possession de la famille Skipps. Lorsque les biens des descendants de cette famille furent dispersés en 1888, ces manuscrits furent considérés comme sans valeur.
En 1897, ils furent découverts chez un bouquiniste. Un spécialiste de Vaughan les acheta pour les publier sous son nom, mais laissa son édition inachevée. Un autre érudit, ayant remarqué que l’auteur avait fréquenté l’université d’Oxford, put établir qu’il s’agissait de Thomas Traherne. Dès lors,les textes de Traherne sont publiés : The Poetical Works paru en 1903 et Poems of Felicity l’année suivante. Les proses des Centuries of Meditations paraissent en 1908. Quant aux Select Meditations, elles ne seront publiés qu’en… 1997 !
Les découvertes continuent aujourd’hui encore : un poème épique a été retrouvé en 1996 à Washington et un autre manuscrit en 1997 à l’archevêché de Cantorbery. L’œuvre de Thomas Traherne apparaît désormais comme l’une des plus abondantes et des plus originales de la littérature anglaise du XVII° siècle.

 

(Site des éditions Arfuyen)

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.