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Le ravin du chamelier, Ahmad Aboukhnegar (recension 2)

Ecrit par Nadia Agsous 31.08.12 dans La Une Livres, Sindbad, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Pays arabes, Roman

Le ravin du chamelier, (2012), trad. de l’arabe (Egypte) par Khaled Osman, 207 p.

Ecrivain(s): Ahmad Aboukhnegar Edition: Sindbad, Actes Sud

Le ravin du chamelier, Ahmad Aboukhnegar (recension 2)

 

Le Ravin comme métaphore du monde


Tout commence par une scène de lutte acharnée. Un face à face féroce, dans un lieu transformé en champ de bataille, entre, d’une part, des hommes « à bout de nerfs, brandissant leurs gourdins sans oser passer à l’attaque ». Et d’autre part, la femelle-serpent qui les défie « ostensiblement » depuis plus de trois jours poussant sa bravade jusqu’à faire tourner ses adversaires « en bourriques ».

Dès le début du roman, Ahmad Aboukhenegar, romancier égyptien, nous introduit au cœur d’une histoire de vengeance ; une intrigue du genre fantastique qui met en scène des hommes et une femelle-serpent engagés dans une « guerre » où les premiers, « mus par une haine enfouie – et – une répulsion instinctive », tenant dans leurs mains haches et gourdins, les sens aux aguets, solidaires des uns et des autres, déploient toute leur énergie et leurs forces pour se défendre des velléités vengeresses voire meurtrières de leur ennemie ancestrale, la femelle-serpent qui hante leur imaginaire et réveille leurs peurs archaïques.

Le lieu de l’action ? Un ravin qui, dans la conscience collective villageoise prend le sens d’un espace « maudit », inhospitalier, menaçant, voire un « foyer de dévastation ».

Structuré selon un découpage non chronologique, Le Ravin du chamelier se présente sous forme de récit qui mêle des registres à la fois fantastique, épique et moral. Au fur et à mesure de la progression de l’intrigue qui avance selon un rythme lent, l’auteur nous immerge dans un univers sombre, obscur et par moments optimiste où le mystère, l’étonnement, l’inconnu, l’angoisse, l’incertitude et même le ravissement ponctuent l’action des personnages et leurs péripéties qui attribuent à ce roman une portée essentiellement philosophique.

Décomposé en six épisodes racontés tantôt au passé, tantôt au présent, alternant la première et la troisième personne du singulier, par un narrateur omniscient qui traverse l’espace et le temps, arpente le moindre recoin de la pensée des personnages, adopte le point de vue de plusieurs protagonistes, le roman ne fait référence à aucune époque particulière. Cette intemporalité contribue à accentuer le mystère qui structure l’ensemble du récit et confère à l’histoire et à l’action des personnages une dimension essentiellement fantastique.

Le roman met en scène trois types de personnages. L’animal-personnage, en l’occurrence la femelle-serpent. Le lieu-personnage, c’est-à-dire le ravin. Et le groupe des humains-personnages représentés par les villageois, le chamelier et la fille du berger, grands-parents de l’adolescent dont le rôle est de reconstituer l’histoire et de la raconter en ayant recours  à des analepses notamment. Ces retours en arrière ont pour fonction de reconstruire l’histoire de ces personnages qui, au fur et à mesure, prend les allures d’un mythe au sens étymologique du terme.

Tout commence ainsi…

A la périphérie d’un village, un ravin. Cette « grande étendue de roche blanchâtre et lisse située à l’écart des terres du village » est, depuis, la nuit des temps, le lieu de toutes les attentions, de toutes les obsessions, de tous les fantasmes. Pour les personnages du roman, il revêt une dimension duale.

Pour les villageois, c’est un espace clos, maudit, porte-malheur associé au monde de l’invisible et au chaos primordial. En ce sens, le ravin qui émerge dans le roman comme la métaphore du monde des humains est du point de vue de ces individus, une « demeure » habitée par « l’esprit du mal », en l’occurrence les « mauvais esprits et les djinns maléfiques ». Cette connotation négative trouve son origine dans une croyance ancestrale selon laquelle ce ravin est investi par « des créatures tueuses de toutes sortes » et porte dans son ventre un mystère voire une malédiction ancienne qui se perpétue de génération en génération. De ce fait, qui ose s’introduire dans ce lieu du malheur et de la mort, ou même s’en approcher, est foudroyé sur place par le mauvais sort. C’est pourquoi il est interdit de « traverser – le ravin – de nuit, de s’y risquer seul aux heures ensoleillées de la mi-journée ».

Pour le chamelier, la fille du berger et l’adolescent, le ravin prend le sens d’un espace sacré, investi par une force de vie créative et de renouvellement. Selon le point de vue de ces personnages, ce lieu revêt une dimension essentiellement édifiante. C’est, en effet, leur demeure et le refuge où ils vivent retirés du village, loin des yeux inquisiteurs des villageois qui leur vouent une haine indescriptible car associés au malheur. C’est l’endroit où ils cohabitent en paix avec ces créatures « du mal » qui suscitent tant de haine et de crainte dans l’imaginaire des villageois.

La femelle-serpent est l’une de ces créatures qui vit avec sa famille dans l’antre du ravin. Selon les représentations des villageois, cet animal a une fonction maléfique. Il incarne le mal et symbolise l’hostilité de la nature et la peur de l’inconnu.

Pour le chamelier, la fille du berger et l’adolescent, la femelle-serpent revêt une connotation positive. Elle est la « gardienne des lieux », leur « talisman », celle qui partage avec eux un territoire, un lieu, un espace naturel. Le chamelier définit ce reptile comme « une âme délicate et sensible ». Elle est un élément indispensable et partie intégrante du ravin qui « sans elle, n’avait plus sa raison d’être » à cause de l’antériorité de sa présence. Les trois personnages lui reconnaissent des « droits » sur ce lieu qui, selon leur entendement, joue le rôle d’un foyer, c’est-à-dire le lieu où brûle le feu, source de chaleur et de lumière, symbole de purification et de vie.

Pour tous les personnages du roman, la femelle-serpent « était comme une intuition enfouie dans la conscience de chaque être ».

Les villageois sont très peu présents dans le roman mais leur présence est symbolique. Ils incarnent la conscience collective qui lutte en permanence entre deux principes antinomiques : le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, le bon et le maléfique, le féminin et le masculin…

Le chamelier et la fille du berger, les personnages principaux de l’intrigue sont les habitants du ravin. Les deux protagonistes sont liés par un pacte moral. Isolés et solitaires, ils sont des étrangers au village et aux villageois. Cette idée de non-appartenance à l’un et aux autres est exprimée par le chamelier qui s’adresse à la fille du berger devenue par la force des circonstances son épouse : « On est étranger au village, et eux, ils sont étrangers au ravin, étrangers à nous. On ne fait pas partie d’eux… ».

Dans un esprit de connivence et de complicité, animés par l’amour pour l’un et l’autre, pour le ravin et pour la femelle-serpent, les deux personnages ont surmonté leurs difficultés et leurs peurs. Ils ont apprivoisé la femelle-serpent et ont, peu à peu, transformé cet espace tant honni et maudit en une vallée fertile, une sorte de « paradis bordé à l’avant par un fleuve, planté d’arbres fruitiers ».

Comment le chamelier a-t-il élu domicile dans le ravin ? Comment a-t-il surmonté l’absence de son père qui l’a « abandonné » dans cet endroit en compagnie d’un chamelon et d’une femelle-chameau ? Comment la fille du berger qui nourrissait le désir secret de venger son père mort pour avoir enfreint l’interdit ancestral en s’aventurant dans le ravin à la recherche de quelques bêtes égarées, s’est-elle réconciliée avec le ravin ? Par quels moyens le couple est-il parvenu à maintenir la paix avec la femelle-serpent ? Comment les deux personnages ont-ils transformé les ténèbres en lumière ? Dans quelles circonstances la peur des villageois a-t-elle été ravivée ? Que devint le ravin après la mystérieuse disparition du chamelier qui s’en est allé sur les traces de l’homme qui emmena la femelle-serpent pour la délivrer de la haine des villageois ? La fille du berger, a-t-elle surmonté l’absence de son époux ? Comment a-t-elle continué à vivre dans le ravin ? Quel rôle le jeune adolescent a-t-il joué dans l’histoire de ce ravin et de la femelle-serpent ?

Ces événements qui forment le corps du roman sont racontés par l’adolescent, petit-fils du chamelier et de la fille du berger qui fait partie de la troisième génération et qui, en quelque sorte, reproduit l’histoire de son grand-père. A la fois personnage et narrateur, le jeune joue le rôle de témoin et devient le gardien du lieu en sa qualité de dépositaire de l’histoire incroyable et par moments irréaliste de ses grands-parents, du ravin et de la femelle-serpent qu’il prend soin de reconstituer bribe par bribe, de « ré-arranger les fragments » pour lui « redonner forme » par le truchement d’une langue poétique, imagée et finement ciselée qui tient les lecteurs/trices en haleine et les incite à opérer une gymnastique intellectuelle pour à leur tour, restructurer l’histoire, lui donner un sens afin de la rendre intelligible.

Le ravin du chamelier est un roman mythique qui prend l’allure d’un conte populaire qui peint avec précision et minutie les croyances ancestrales et les mœurs du désert, des chameaux, de leur accouplement, de leur relation aux hommes. C’est une fable fantastique qui mêle le merveilleux et le « grotesque ». C’est une allégorie du péché originel qui évoque les peurs archaïques humaines et nous incite à l’exploration des zones obscures en nous. En ce sens, ce roman a une fonction essentiellement cathartique et édifiante. Il contribue à exorciser nos peurs, à libérer nos pulsions, nos fantasmes, nos angoisses et à « purger » nos sentiments les plus passionnels.

SI vous lisez Le ravin du chamelier, il vous surprendra ! Il vous enchantera ! Il vous envoûtera !

 

Extrait :

« Ce qui était certain, c’est qu’elle était là avant lui, elle semblait faire partie intégrante du ravin, et les droits qu’elle y avait étaient antérieurs aux siens. Non, il était impossible qu’elle fût arrivée du dehors, ou si elle l’était, c’était sûrement par une autre voie que le désert… peut-être par les eaux du fleuve de fait, il l’avait souvent vue s’y rendre ou en revenir, ou bien sommeiller près du chadouf, ou par la suite de la saqieh, le corps plongé dans l’eau et la gueule appuyée sur la berge, et cela avait ancré en lui la conviction qu’elle s’y rendait en pèlerinage sur le lieu de ses origines. N’en faisait-il pas de même à chaque crépuscule, lorsqu’il venait s’installer sur la falaise, scrutant le désert dans l’attente de son père ? » (p.p. 133/134).

 

Nadia Agsous


  • Vu : 1959

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A propos de l'écrivain

Ahmad Aboukhnegar

Ahmad Aboukhnegar est né en 1967 dans un petit village près d’Assouan au sud de l’Egypte. Il vit aujourd’hui à Assouan. Son univers romanesque est tout entier marqué par le désert environnant, les personnages parfois mythiques qui habitent ces contrées et les arts populaires dont ils sont porteurs. Son œuvre se compose d’une quinzaine de publications : nouvelles, pièces de théâtre, romans et essais.

Il a obtenu, en 2000, le prix d’Etat d’encouragement pour son roman Nagaaal-salaawa (Le hameau du loup).

Il est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles : Hadith khass an al-guidda (Conversation particulière d’une grand-mère), Ghawayet al-charr al-gamil (Le plaisir du mal) et de deux romans : Fitnat al-sahraa (Séduction du désert) et Al-amma okht al-rigal (La tante sœur des hommes) qui a été salué en 2008 par le prix de la fondation Sawirès pour « sa capacité à surprendre, la diversité au niveau du rythme et de la narration ».

A propos du rédacteur

Nadia Agsous

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook